Depuis qu’il n’a plus été possible à l’Occident d’ignorer la violence
et les atrocités commises au nom de l’islam – disons, par commodité, depuis les
attentats du 11 septembre 2001 – il n’a jamais manqué de bon esprits pour s’improviser
théologiens, au débotté, et pour nous expliquer que, bien évidemment, ceux qui
tuent et oppriment au nom de l’islam n’ont rien compris à la religion de
Mahomet, qui est fondamentalement pacifique et tolérante, ou à tout le moins ni
plus intolérante ni plus violente que les autres religions monothéistes.
Ce discours désormais bien rodé se fait bien sûr particulièrement
entendre lorsque se produit quelque attentat, ou bien que l’Occident se décide
à combattre timidement des jihadistes devenus trop entreprenants – comme en ce
moment.
Dans ce contexte, je me suis donc dit qu’il ne serait pas malvenu de
vous présenter cet article qui rappelle
utilement quelques faits élémentaires que nos théologiens en herbe devraient connaître
– s’ils se souciaient réellement de théologie, et de vérité.
Bonne lecture !
Are judaism and christianity as violent as islam?
Par Raymond Ibrahim, Middle East Quarterly, summer 2009
« Il y a bien plus de
violence dans la Bible que dans le Coran ; l’idée que l’islam se serait
imposé par l’épée est une fiction occidentale inventée durant le temps des
croisades, lorsque c’étaient précisément les chrétiens occidentaux qui se
livraient à une guerre sainte brutale contre l’islam[1]. »
Ainsi parle Karen Armstrong, une ancienne nonne qui se décrit comme une
« monothéiste freelance ». Cette citation résume le plus influent de
tous les arguments qui servent aujourd’hui à réfuter l’accusation selon
laquelle l’islam serait violent et intolérant par nature : toutes les
religions monothéistes, disent ceux qui avancent cet argument, et pas seulement
l’islam, ne sont pas avares de textes violents et intolérants ainsi que
d’évènements sanglants tout au long de leur histoire. Ainsi, lorsque les textes
sacrés de l’islam – en premier lieu le Coran, suivi par les dits et faits de
Mahomet (les hadiths) – sont mis en avant pour démontrer le caractère
fondamentalement belliqueux de cette religion, la réponse immédiate sera que
les autres livres sacrés, et notamment ceux du christianisme et du judaïsme,
regorgent eux aussi de passages violents.
Le plus souvent, cet argument met
fin à toute discussion concernant le fait de savoir si la violence et
l’intolérance sont propres à l’islam. A la place d’une telle discussion, la
réponse par défaut devient : ce n’est pas l’islam en tant que tel mais plutôt
les griefs et les frustrations des musulmans – sans cesse exacerbées par des
facteurs économiques, politiques et sociaux – qui conduisent à la violence. Que
cette manière de voir les choses s’accorde parfaitement avec l’épistémologie
« matérialiste » de l’Occident sécularisé ne la rend que plus
indiscutable.
Par conséquent, avant de
condamner le Coran et les hadiths parce qu’ils incitent à la violence et à
l’intolérance, les juifs sont invités à considérer l’histoire des atrocités
commises par les Hébreux, telles que les rapportent leurs propres textes sacrés ;
les chrétiens seraient bien avisés de se pencher sur les violences que leurs
prédécesseurs ont commis au nom de la foi, aussi bien contre les non-chrétiens
que contre leurs coreligionnaires.
Autrement dit, juifs et chrétiens
devraient se souvenir qu’avant de critiquer il vaut mieux balayer devant sa
porte.
Mais est-ce réellement le
cas ? L’analogie avec les autres textes sacrés est-elle légitime ? La
violence des Hébreux dans les temps anciens, et la violence des chrétiens au
moyen-âge, peut elle se comparer à, et excuser, la persistance de la violence
musulmane à l’ère moderne ?
Tout comme Armstrong, un grand
nombre d’écrivains, d’historiens et de théologiens éminents ont défendu cette
conception « relativiste ». Par exemple, John Esposito,
directeur du centre Alwaleed bin Talal pour l’entente islamo-chrétienne à
l’université de Georgetown, s’interroge :
Comment se
fait-il que nous posions sans cesse la même question [au sujet de la violence
de l’islam] et que nous ne posions pas cette question à propos du christianisme
et du judaïsme ? Les juifs et les chrétiens ont commis des actes de
violence. Nous avons tous un côté transcendant et un côté obscur… nous avons
notre propre théologie de la haine. Au sein du christianisme et du judaïsme
majoritaire, nous avons tendance à être intolérants ; nous souscrivons à
une théologie exclusiviste : eux contre nous[2].
Un article de Philip Jenkins,
professeur d’humanités à Pennsylvania State University, intitulé Dark Passages, dessine cette position
avec le plus de force. Il s’agit de montrer que la Bible est plus violente que
le Coran.
En ce qui
concerne le fait d’ordonner des actes violents et des massacres, l’idée
simpliste que la Bible serait supérieure au Coran se révèle totalement fausse.
En réalité, la Bible déborde de « textes de terreur », pour reprendre
un terme forgé par le théologien américain Phyllis Trible. La Bible contient
bien plus de versets glorifiant la violence ou y exhortant que le Coran, et la
violence biblique est souvent bien plus extrême, et marquée par une sauvagerie
plus indiscriminée… si les textes fondateurs structurent la religion toute
entière, alors le judaïsme et le christianisme méritent une condamnation sans
appel comme religions de la sauvagerie[3].
Plusieurs histoires tirées de la
Bible ainsi que de l’histoire judéo-chrétienne, illustrent le propos de
Jenkins, mais deux en particulier – l’une censée être représentative du
judaïsme, l’autre du christianisme – sont régulièrement mentionnées et méritent
par conséquent un examen plus attentif.
La conquête du pays de Canaan par
les Hébreux, vers 1200 avant JC, est souvent caractérisée comme un « génocide »,
et est devenue pratiquement emblématique de la violence et de l’intolérance
biblique.
Dieu a dit à Moïse :
Mais dans les
villes de ces peuples dont l'Éternel, ton Dieu, te donne le pays pour héritage,
tu ne laisseras la vie à rien de ce qui respire. Car tu dévoueras ces peuples
par interdit, les Héthiens, les Amoréens, les Cananéens, les Phéréziens, les
Héviens, et les Jébusiens, comme l'Éternel, ton Dieu, te l'a ordonné, afin qu'ils ne vous apprennent pas à imiter toutes les
abominations qu'ils font pour leurs dieux, et que vous ne péchiez point contre
l'Éternel, votre Dieu. (Deutéronome 20:16)
Josué battit tout le pays, la montagne, le midi, la plaine et
les coteaux, et il en battit tous les rois; il ne laissa échapper personne, et
il dévoua par interdit tout ce qui respirait, comme l'avait ordonné l'Eternel,
le Dieu d'Israël. (Josué 10:40)
En ce qui
concerne le christianisme, dans la mesure où il est impossible de trouver des
versets du Nouveau Testament qui incitent à la violence, ceux qui souscrivent à
l’idée que le christianisme est aussi violent que l’islam s’appuient sur des
évènements historiques, tels que les croisades qui furent menés par les
chrétiens européens entre le 11ème et le 13ème siècle.
Les croisades furent effectivement violentes et conduisirent à des atrocités,
selon les critères du monde moderne, commises sous la bannière de la croix et
au nom du christianisme. Après avoir pris d’assaut les remparts de Jérusalem en
1099, par exemple, il est dit que les Croisés massacrèrent presque tous les
habitants de la cité sainte. Selon la chronique médiévale Gesta Danorum « Le massacre fut si grand que nos hommes
pataugeaient dans le sang jusqu’aux chevilles. »
A la lumière de ce qui précède,
Armstrong, Jenkins, Esposito, et d’autres encore, demandent : comment les
juifs et les chrétiens peuvent-ils affirmer que le Coran est la preuve de la
violence de l’islam, tout en ignorant leurs propres textes et leur propre
histoire ?
La réponse est que de telles
observations confondent l’histoire et la théologie en mettant sur le même plan
les actions temporelles des hommes et ce qui est censé être la parole immuable
de Dieu. L’erreur fondamentale est de confondre l’histoire judéo-chrétienne –
qui est parsemée de violence – avec la théologie islamique – qui ordonne la
violence. Bien évidemment, les trois religions monothéistes ont toutes eu leur
lot de violence et d’intolérance envers « l’autre ». La question
essentielle est donc de savoir si cette violence est ordonnée par Dieu ou bien si
des hommes belliqueux ont simplement prétendu qu’il en était ainsi.
La violence de l’Ancien Testament
est un exemple intéressant. Dieu a clairement ordonné aux Hébreux d’annihiler
les habitants du pays de Canaan et les peuples alentour. Cette violence est
donc une expression de la volonté divine, pour le meilleur ou pour le pire.
Néanmoins, tous les actes historiques de violence commis par les Hébreux et
rapportés par l’Ancien Testament ne sont rien d’autre que cela – de l’histoire.
Ils se sont produits, parce que Dieu les a commandés. Mais ils étaient attachés
à un temps et à un lieu particulier et étaient dirigés contre un peuple
spécifique. A aucun moment une telle violence n’est devenue la norme ou n’a été
codifiée dans la loi juive. En résumé, les récits bibliques de violence sont
descriptifs, pas prescriptifs.
Et c’est là que la violence
islamique est unique. Bien que similaire à la violence de l’Ancien Testament –
ordonnée par Dieu et manifestée au cours de l’histoire – certains aspects de la
violence islamique ont été codifiés dans la loi islamique et valent pour tous
les temps. Ainsi, si la violence que l’on peut trouver dans le Coran a un
contexte historique, sa signification ultime est théologique. Considérez par
exemple les versets coraniques suivants, plus connus sous le nom de
« versets de l’épée » :
Une fois
passés les mois sacrés, tuez les incroyants où que vous les trouviez.
Prenez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades. S’ils se repentent, font
la prière, acquittent l’aumône, laissez-leur le champ libre, car Dieu pardonne,
il a pitié. (Coran 9:5)
Combattez ceux
qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n'interdisent pas ce
qu'Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de
la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu'à ce qu'ils versent la
capitation par leurs propres mains, après s'être humiliés. (Coran
9:29)
De même que les versets de
l’Ancien Testament dans lesquels Dieu ordonne aux Hébreux d’attaquer et tuer
leurs voisins, les versets de l’épée ont un contexte historique. Dieu donna ces
commandements après que les musulmans, sous la direction de Mahomet, soient
devenus suffisamment puissants pour envahir leurs voisins païens et chrétiens.
Mais à la différence des anecdotes et des versets belliqueux de l’Ancien Testament,
les versets de l’épée sont devenus fondamentaux pour les relations ultérieures
de l’islam à la fois avec les « peuples du livre » (c’est-à-dire les
juifs et les chrétiens) et les « idolâtres » (hindouistes,
bouddhistes, animistes, etc.), et en fait, ces versets ont lancé les conquêtes
musulmanes, qui ont changé à jamais la face du monde. En se basant sur le Coran
(9:5) par exemple, la loi islamique stipule que les idolâtres et les
polythéistes doivent se convertir à l’islam ou bien être tués ; simultanément,
le Coran 9:29 est la source première des pratiques discriminatoires bien
connues pratiquées par les musulmans envers les chrétiens et les juifs conquis
et vivant sous la souveraineté islamique.
En fait, en se basant sur les
versets de l’épée ainsi que sur d’innombrables autres versets et paroles
attribuées à Mahomet, les savants islamiques, sheikhs, muftis et imams, ont
tous, à travers les âges, atteint un consensus – un consensus contraignant pour
la communauté musulmane toute entière - selon lequel l’islam doit être en guerre perpétuelle
avec le monde non-islamique jusqu’à ce que le premier subjugue le second. En
effet, il est très largement admis par les savants musulmans que les versets de
l’épée, parce qu’ils figurent parmi les dernières révélations au sujet des
rapports de l’islam avec les non-musulmans, ont à eux seuls abrogés presque 200
versets antérieurs, et plus tolérants, du Coran, tels que « pas de
contrainte en religion » (Coran 2:256).
Le célèbre savant musulman Ibn
Khaldun (1332-1406), admiré en Occident pour ses vues
« progressistes », apporte aussi un démenti à l’idée que le jihad
serait une guerre défensive :
Dans
l’institution religieuse islamique, la guerre sainte est une prescription
religieuse en raison de l’universalité de l’appel en vue d’amener la totalité
des hommes à l’islam de gré ou de force. C’est pourquoi le califat et la
souveraineté temporelle y ont été établis de telle façon que ceux qui en ont la
charge puissent exercer leur force dans les deux domaines à la fois.
Pour les
autres institutions religieuses [chrétiennes et juives], leur mission n’y est
pas universelle, pas plus que la guerre sainte n’y est prescrite, sauf
seulement pour se défendre. Celui donc qui y est en charge de la religion ne
s’occupe en rien de la conduite des affaires politiques. La souveraineté
temporelle échoit seulement à quelqu’un de façon accidentelle et pour des
raisons autres que religieuses c’est-à-dire en vertu des exigences de l’esprit
de corps qui porte naturellement à rechercher le pouvoir. Ils ne sont pas
chargés, en effet, de se rendre maître des nations comme c’est le cas de
l’institution religieuse islamique. Il est seulement requis d’eux qu’ils
observent leur religion en privé[4].
Les savants modernes sont en
accord avec cette description. Dans The
Encylopaedia of Islam, l’article « Jihad » par Emile Tyan affirme
que « l’expansion de l’islam par les armes est un devoir religieux pour
les musulmans en général… le jihad doit continuer à être mené jusqu’à ce que le
monde entier soit dominé par l’islam… l’islam devrait être complètement
transformé avant que la doctrine du jihad puisse être éliminé ». Le
juriste irakien Majid Khaduri (1909-2007), après avoir affirmé que jihad et
guerre étaient synonymes, écrit « le jihad est considéré par tous les
juristes, pratiquement sans exception, comme une obligation collective pour
l’ensemble de la communauté musulmane[5]. »
Et, bien entendu, les manuels de droit islamique écrits en arabe sont encore
plus explicites[6].
Lorsque les versets violents du
Coran sont juxtaposés avec leurs équivalents dans l’Ancien Testament, on peut
voir que les premiers se distinguent par l’usage d’un langage qui transcende le
temps et l’espace et qui incite les croyants à attaquer et tuer les incroyants
aujourd’hui tout autant qu’hier. Dieu a commandé aux Hébreux de tuer les
Hittites, les Amorites, les Canaanites, les Perizzites, les Hivites et les Jésubites
– des peuples particuliers, liés à un lieu et à un temps particulier. A aucun
moment Dieu n’a donné aux Hébreux, et par extension à leurs descendants juifs,
un ordre sans limitation de temps et de lieu de combattre et de tuer les
gentils. A l’inverse, bien que les ennemis originels de l’islam aient, comme
ceux du judaïsme, eu une existence historique (c’est-à-dire les Byzantins et
les Zoroastriens), le Coran les désigne rarement par leurs noms propres. Au
lieu de cela, les musulmans sont enjoints de combattre les peuples du livre « jusqu'à
ce qu'ils versent la capitation par leurs propres mains, après s'être
humiliés » et de « tuer les incroyants où que vous les trouviez. »
Les deux conjonctions arabes
« jusque » (hata) et « où que » (haythu) montrent le
caractère perpétuel et omniprésent de ces commandements : il y a toujours
des « peuples du livre » qui doivent être « entièrement
soumis » (particulièrement sur le continent américain, en Europe, et en
Israël) et des « idolâtres » qui doivent être tués « où qu’ils
soient » (particulièrement en Asie et en Afrique sub-saharienne). En fait,
la caractéristique principale de presque tous les commandements violents que
l’on peut trouver dans les textes sacrés de l’islam, c’est leur nature
générique et illimitée, dans le temps et l’espace. « Et combattez-les [les
incroyants] jusqu'à ce qu'il ne
subsiste plus d’idolâtrie, et que la religion soit entièrement à Allah. »
(Coran 8:39) De la même manière selon une tradition bien attestée qui apparaît
dans les hadiths, Mahomet aurait déclaré :
J’ai reçu le
commandement de faire la guerre au genre humain jusqu’à ce que tous attestent qu’il n’y a de dieu que Dieu et que
Mahomet est le messager de Dieu ; et qu’ils fassent la prière, et
acquittent l’aumône. S’ils font ainsi, leur vie et leurs propriétés sont sauves[7].
[C’est moi qui souligne]
Cet aspect linguistique est
crucial pour comprendre l’exégèse des textes sacrés qui traitent du sujet de la
violence. Et à nouveau, il est nécessaire de répéter que ni les textes juifs ni
les textes chrétiens – l’Ancien et le Nouveau Testament, respectivement –
n’énoncent de tels commandements perpétuels et illimités. En dépit de cela,
Jenkins se lamente sur le fait que :
Les
commandements de tuer, de commettre des nettoyages ethniques,
d’institutionnaliser la ségrégation, de craindre et de haïr les autres races et
les autres religions… se trouvent tous dans la Bible, et se répètent bien plus
fréquemment que dans le Coran. Nous pouvons, à chaque fois, argumenter au sujet
de la signification de ces passages, et notamment pour savoir s’ils doivent
être considérés comme pertinents pour les temps ultérieurs. Mais il n’en
demeure pas moins que ces mots sont là, et que leur inclusion dans les saintes
écritures signifie qu’ils sont, littéralement, canonisés, au même titre que
dans les textes musulmans.
On s’interroge sur ce que Jenkins
a à l’esprit lorsqu’il emploie le mot « canoniser ». Si par canoniser
il veut dire que de tels versets sont considérés comme faisant partie du canon
des écritures judéo-chrétiennes, il a incontestablement raison ; à
l’inverse, si par canoniser il veut dire ou laisser entendre que ces versets
font partie de la Weltanschauung
judéo-chrétienne, il a totalement tort.
Cependant, il n’est pas
nécessaire de s’appuyer sur des arguments purement exégétiques et
philologiques : à la fois l’histoire et les évènements récents apportent
un démenti au relativisme de Jenkins. Alors que durant le premier siècle de son
histoire le christianisme se diffusa par le sang de ses martyrs, durant son
premier siècle d’existence l’islam se répandit par la conquête et le carnage.
En fait, du premier jour jusqu’à aujourd’hui, l’islam – à chaque fois qu’il l’a
pu – s’est répandu par la conquête, comme en témoigne le fait que la plus
grande partie de ce qui est maintenant connu comme le monde musulman, ou dar-al-islam, fut conquis par l’épée de
l’islam. Il y a là un fait historique, attesté par les historiens musulmans les
plus autorisés. Même la péninsule arabique, la « patrie » de l’islam,
fut conquise avec force violence et massacres, comme le montrent les guerres de
Ridda qui suivirent la mort de Mahomet et durant lesquelles des dizaines de
millier d’arabes furent passés au fil de l’épée par le premier calife Abu Bakr
pour avoir abandonné l’islam.
Par ailleurs, en ce qui concerne
l’explication standard utilisée de nos jour pour excuser la violence islamique
– à savoir que celle-ci est le produit de la frustration des musulmans
vis-à-vis de l’oppression politique ou économique dont ils sont victimes – il
est nécessaire de poser la question : qu’en est-il de tous les chrétiens
opprimés dans le monde d’aujourd’hui, des juifs, des hindous, des
bouddhistes ? Où donc est leur violence exercée au nom de leur foi ?
Le fait n’est pas contestable : bien que le monde musulman se taille la
part du lion en matière de gros titres dramatiques – violence, terrorisme,
attaques suicides, décapitation - il n’est certainement pas la seule partie du
monde à souffrir de pressions à la fois internes et externes.
Par exemple, bien que
pratiquement toute l’Afrique sub-saharienne soit actuellement en proie à la
corruption, à l’oppression et à la pauvreté, en termes de violence, de
terrorisme, et de chaos pur et simple, la Somalie – qui se trouve être le seul
pays sub-saharien qui soit entièrement musulman – l’emporte de loin sur tous
les autres. De plus, les principaux responsables de la violence en Somalie, qui
appliquent partout où ils le peuvent des mesures législatives intolérantes et
draconiennes – les membres du groupe jihadiste Al-Shabab – revendiquent et
justifient toutes leurs actions en se référant à l’islam.
Au Soudan également, le gouvernement
islamiste de Khartoum mène contre les chrétiens et les polythéistes un
véritable génocide qui aboutit à la mort de près d’un million
« d’infidèles » et « d’apostats ». Que l’Organisation de la
Conférence Islamique ait apporté son soutien au président soudanais Hassan
Ahmad al-Bashir, qui est recherché par la Cour Pénale Internationale, est par
ailleurs révélateur du fait que l’organisation islamique approuve la violence
envers les non-musulmans et ceux considérés comme insuffisamment musulmans.
L’Amérique latine et les pays
d’Asie non musulmans ont aussi leur part de régimes oppressifs, autoritaires,
de pauvreté, et de tout ce dont souffre le monde musulman. Pourtant, à la
différence de ce qui se produit presque quotidiennement dans le monde islamique,
nul n’entend parler de Chrétiens, de Bouddhistes, ou d’Hindous pratiquants qui
lanceraient des véhicules bourrés d’explosifs dans les bâtiments officiels de
gouvernements oppressifs (par exemple les gouvernements communistes de Cuba ou
bien de la Chine), tout en brandissant leurs écritures saintes et en hurlant
« Jésus [ou Bouddha, ou Vishnu] est grand ! » Pourquoi ?
Il est un dernier point qui est
souvent négligé – soit par ignorance soit par malhonnêteté – par ceux qui
affirment que la violence et l’intolérance sont, d’une manière générale,
également présentes dans toutes les religions. Outre la parole divine contenue
dans le Coran, le comportement de Mahomet – son exemple ou Sunna – est une
source extrêmement importante de la législation islamique. Les musulmans sont
encouragés à suivre l’exemple de Mahomet dans toutes les circonstances de la
vie : « vous avez dans le Messager d'Allah un excellent modèle [à
suivre] » (Coran33:21). Et la ligne de conduite de Mahomet envers les non
musulmans est dépourvue d’ambiguïté.
Par exemple, argumentant de
manière sarcastique contre le concept d’islam modéré, Oussama Ben Laden – qui
bénéficie du soutien de la moitié du monde arabo-musulman si l’on en croit un
sondage de la chaîne Al-Jazeera – décrit ainsi l’exemple (sunna) donné par le prophète :
Notre prophète
a fait preuve de « modération » lorsqu’il était à Médine, en ne
restant pas plus de trois mois sans mener des raids ou sans envoyer des raids
sur les terres des infidèles pour prendre leurs forteresses, saisir leurs
biens, leurs vies, leurs femmes[8].
En fait, en se basant à la fois
sur le Coran et sur la sunna, voler
et piller les infidèles, réduire leurs enfants en esclavage et transformer
leurs femmes en concubines sont des activités légitimes[9]. Et
le concept de sunna – qui donne son
nom à près de 90% du milliard et demi de musulmans – signifie essentiellement
que tout ce qui a été fait ou approuvé par Mahomet, le spécimen d’homme le plus
parfait qui ait existé, est valable pour les musulmans aujourd’hui tout autant
qu’hier. Ceci ne signifie pas, bien sûr, que la grande masse des musulmans
vivent seulement pour piller et violer.
Cela signifie en revanche que les
personnes qui sont naturellement inclines à de telles activités, et qui se
trouvent aussi être musulmanes, peuvent aisément justifier leurs actions en se
référant à la sunna du prophète – et le font ; à la manière, par exemple,
dont Al-Quaeda a justifié ses attaques du 11 septembre 2001, durant lesquelles
des innocents, y compris des femmes et des enfants, ont été tués : Mahomet
a autorisé ses partisans à faire usage de catapultes durant le siège de la
ville de Ta’if en 630 – les habitants de la ville avaient refusé de se rendre –
bien qu’il ait su que des femmes et des enfants y étaient abrités. De même,
lorsqu’on l’a interrogé pour savoir s’il était permis de lancer des raids de
nuit ou de mettre le feu aux fortifications des infidèles si des femmes et des
enfants étaient parmi eux, le prophète aurait répondu : « Ils [les
femmes et les enfants] sont issus de leurs rangs [les infidèles][10]. »
Bien que centré sur la loi et
potentiellement formaliste, le judaïsme n’a pas d’équivalent de la sunna :
les dits et les faits de patriarches, bien qu’ils soient décrits dans l’Ancien
Testament, n’ont jamais fait partie de la loi juive. Ni les pieux mensonges
d’Abraham, ni la perfidie de Jacob, ni l’irascibilité de Moïse, ni l’adultère
de David, ni les infidélités de Salomon n’ont jamais servi d’exemple pour les
juifs ou les chrétiens. Leurs faits et gestes étaient compris comme des actes
historiques, perpétrés par des hommes faillibles, qui le plus souvent étaient
punis par Dieu pour leur comportement moins qu’idéal.
En ce qui concerne le
christianisme, l’essentiel de la loi de l’Ancien Testament a été abrogée ou accomplie
– selon la perspective que l’on adopte – par Jésus. « Œil pour
œil » fut remplacé par « tendre l’autre joue. » Aimer
entièrement Dieu et son prochain devint la loi suprême (Matthieu 22:38-40). Qui
plus est, la sunna de Jésus – comme
dans : « qu’aurait fait Jésus à ma place ? » - est
caractérisée par la passivité et l’altruisme. Le Nouveau Testament ne contient
absolument aucune exhortation à la violence.
Pourtant, certains essayent de
dépeindre Jésus comme ayant en un ethos militant semblable à celui de Mahomet,
en citant le verset dans lequel le premier – « qui parlait à la foule en
paraboles et ne leur disait rien sans employer de paraboles » (Matthieu
13:34) – déclare : « Ne pensez pas que je sois
venu apporter la paix sur la terre: je suis venu apporter, non la paix, mais
l'épée » (Matthieu 10:34). Mais le contexte de cette déclaration
montre clairement que Jésus ne commandait pas de commettre des violences contre
les non-chrétiens mais était plutôt en train de prédire qu’il existerait de la
discorde entre les chrétiens et leur entourage – une prédiction qui ne s’est
révélée que trop vraie, les premiers chrétiens, bien loin de prendre l’épée,
mourant passivement en martyr, comme cela leur arrive encore trop souvent dans
le monde musulman.
D’autres soulignent la violence
prédite dans le Livre de la Révélation, en négligeant, une fois encore, de
prendre en compte le fait que le récit est descriptif – sans même parler du
fait qu’il est, à l’évidence, symbolique – et par conséquent qu’il peut
difficilement être prescriptif pour les chrétiens. En tout état de cause,
comment peut-on sérieusement comparer cette poignée de versets du Nouveau
Testament qui mentionnent le mot « épée » aux centaines d’injonctions
coraniques et de déclarations de Mahomet qui commandent clairement aux
musulmans de prendre une épée très réelle contre les non-musulmans ?
Sans se laisser démonter par tout
cela, Jenkins se lamente sur le fait que, dans le Nouveau Testament, les juifs
« projettent de lapider Jésus, ils complotent pour le tuer ; en retour
Jésus les appelle des menteurs, des enfants du Diable. » Il reste à savoir
si être appelé « enfants du Diable » est plus offensant que de se
voir traiter de descendants de singes et de porcs – ce qui est la manière dont
le Coran désigne les juifs[11]. Mais
en dehors des noms d’oiseaux, cependant, ce qui importe ici est que, tandis que
le Nouveau Testament n’ordonne pas aux chrétiens de traiter les juifs comme des
« enfants du Diable », la loi islamique, en se fondant notamment sur
le Coran 9:29, fait obligation aux musulmans de soumettre les juifs, et, en
fait, tous les non-musulmans.
Cela signifie-t-il qu’aucun de
ceux qui se définissent comme chrétiens ne peut être antisémite ? Non,
bien entendu. Mais cela signifie que les chrétiens antisémites sont des oxymores
vivants – pour la simple raison que le christianisme, textuellement et
théologiquement, bien loin d’enseigner la haine et l’animosité, insiste sans
ambiguïté sur l’amour et le pardon. Savoir si tous les chrétiens suivent ces
injonctions n’est pas vraiment la question, pas plus que de savoir si tous les
musulmans se conforment à l’obligation de faire le jihad. La seule question
est : que commandent les religions ?
Par conséquent, John Esposito a
raison d’affirmer que « Les juifs et les chrétiens ont commis des actes de
violence. » En revanche il a tort d’ajouter : « nous [les
chrétiens] avons notre propre théologie de la haine. » Rien dans le
Nouveau Testament n’enseigne la haine – certainement rien qui puisse se
comparer aux injonctions coraniques telles que : « Nous vous
désavouons, vous et ce que vous adorez en dehors d'Allah. Nous vous renions.
Entre vous et nous, l'inimitié et la haine sont à jamais déclarées jusqu'à ce
que vous croyiez en Allah, seul. » (Coran, 60:4).
Et c’est à partir de ce point
qu’il est le mieux possible de comprendre les croisades – des événements
historiques qui ont été totalement déformés par les nombreux défenseurs
influents de l’islam. Karen Armstrong, par exemple, s’est pratiquement bâti une
carrière en dénaturant les croisades. Elle écrit, par exemple, que
« l’idée selon laquelle l’islam s’est imposé par l’épée est une fiction
occidentale, forgée durant la période des croisades, lorsque c’étaient en fait
les chrétiens d’Occident qui menaient une violente guerre sainte contre
l’islam. » Qu’une ancienne nonne condamne férocement les croisades en
regard de tout ce que l’islam a pu faire ne rend sa critique que plus vendeuse.
Des affirmations comme celles-ci ignorent le fait que, depuis les débuts de
l’islam, plus de 400 ans avant les croisades, les chrétiens avaient remarqué
que cette religion nouvelle se répandait par l’épée[12]. Et
effectivement, des historiens musulmans faisant autorité et écrivant des
siècles avant les croisades, tels que Ahmad Ibn Yahya al-Baladhuri (892) et
Muhammad ibn Jarir at-Tabari (838-923) indiquent clairement que l’islam s’est
propagé par la force.
Le fait demeure : les
croisades furent une contre-attaque vis-à-vis de l’islam, et non pas une
agression injustifiée comme le dépeignent Armstrong et d’autres historiens
révisionnistes. L’éminent historien Bernard Lewis explique bien les
choses :
Même la
croisade chrétienne, qui est souvent comparée au jihad musulman, était une
réponse différée et limitée au jihad et aussi en partie une imitation de celui-ci.
Mais à la différence du jihad, son but premier était la défense ou la
reconquête des territoires chrétiens perdus ou menacés. A quelques exceptions
près, elle fut limitée aux guerres victorieuses pour la reconquête du sud-ouest
de l’Europe, et aux guerres infructueuses pour reconquérir la Terre Sainte et
pour arrêter l’avancée des Ottomans dans les Balkans. Par comparaison, le jihad
musulman était conçu comme illimité, comme une obligation religieuse qui
perdurerait jusqu’à ce que le monde entier se soit converti à l’islam ou bien
soit soumis à la loi musulmane[13].
Qui plus est, les invasions
musulmanes et les atrocités commises contre les chrétiens étaient en
augmentation dans les décennies qui précédèrent le lancement des croisades en
1096. Le calife fatimide Abu Ali Mansur Tariqu’l-Hakim (qui régna de 996 à 1021)
profana et détruisit nombre d’églises importantes – telles que l’église Saint
Marc en Egypte ou l’église du Saint Sépulcre à Jérusalem – et pris des mesures
encore plus oppressives que les règles habituelles concernant les chrétiens et
les juifs. Puis, en 1071, les Turcs Seldjoukides écrasèrent les Byzantins lors
de la bataille décisive de Manzikert et, en pratique, conquirent une grande
partie de l’Anatolie byzantine, préparant la voie pour la prise de
Constantinople des siècles plus tard.
C’est dans ce contexte que le
Pape Urbain II lança son appel à la croisade :
Des confins de
Jérusalem et de la ville de Constantinople nous sont parvenus de tristes récits
; souvent déjà nos oreilles en avaient été frappées, des peuples du royaume des
Persans [c’est-à-dire les Turcs musulmans]… , a envahi en ces contrées les
terres des chrétiens, les a dévastées par le fer, le pillage, l'incendie, a
emmené une partie d'entre eux captifs dans son pays, en a mis d'autres
misérablement à mort, a renversé de fond en comble les églises de Dieu, ou les
a fait servir aux cérémonies de son culte.
Bien que la description faite par
Urbain II soit historiquement exacte, le fait demeure : quelle que soit la
manière dont on interprète ces guerres – comme offensives ou défensives, justes
ou injustes – il est évident qu’elles n’étaient pas fondées sur l’exemple de
Jésus, qui enjoignait à ceux qui le suivaient : « Aimez
vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous
haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. »
(Matthieu, 5:44). Et de fait, il fallu des siècles de débats théologiques, de
Saint Augustin à Thomas d’Aquin, pour justifier la guerre défensive – sous le nom
de « guerre juste ». Ainsi, il semblerait que ce soient les Croisés –
et non pas les jihadistes – qui aient été peu fidèles à leurs saintes écritures
(d’un point de vue littéral) ; ou, inversement, ce sont les jihadistes –
pas les Croisés – qui ont scrupuleusement suivi les prescriptions de leurs
textes sacrés (là aussi d’un point de vue littéral). Qui plus est, tout comme
les récits violents de l’Ancien Testament, les croisades sont par nature des
évènements historiques, et non pas la manifestation d’une vérité biblique
profonde.
Bien loin de
révéler quoique ce soit d’intrinsèque au christianisme, les croisades,
ironiquement, permettent de mieux comprendre l’islam. Car ce que les croisades
ont démontré une fois pour toutes c’est que, quels que soient les enseignements
de la religion – et en fait, dans le cas des croisades dites chrétiennes, en
dépit de ces enseignements – l’homme est souvent prédisposé à la violence. Mais
ceci amène à poser la question : si c’est ainsi que se comportèrent des
chrétiens – à qui il est demandé d’aimer, de bénir, et de faire du bien à ceux
qui les haïssent, les maudissent et les persécutent – ne doit-on pas s’attendre
à bien pire de la part des musulmans qui, tout en partageant la même propension
à la violence, reçoivent en plus de la part de la divinité l’ordre d’attaquer,
de tuer, et de piller les infidèles ?
[1] “Discovering the common grounds of world religions”, Share international, sept 2007, p19-22.
[2] C-SPAN2, June 5, 2004.
[3] Philip Jenkins,
« Dark Passages », The Boston
Globe, Mar.8, 2009.
[4] Ibn Khaldun, Muqaddima, New-York : Pantheon, 1958, Vol1, p473.
[5] Majid Khadduri, War and peace in the law of islam, London : Oxford University Press, 1955.
[6] Par exemple, Ahmed Mahmud Karima, Al-Jihad fi’l-Islam : Dirasa Fiqhiya
Muqarina, Cairo : Al-Azhar University,
2003.
[7] Ibn al-Hajjaj Muslim, Sahih Muslim, C9B1N31 ; Muhammad Ibn Isma’il al Bukhari, Sahih al-Bukhari B2N24.
[8] Abd al-Rahim’ Ali, Hilf al Irhab, Cairo,
2004.
[9] Par exemple Coran 4:24,
4:92, 8:69, 24:33, 33:50.
[10] Sahih Muslim, B19N4321. (Voir aussi Raymond Ibrahim, The Al Qaeda Reader, Doubleday, 2007)
[11] Coran 2:62-65, 5:59,
7:166.
[12] Voyez par exemple les
écrits de Sophrinius, le patriarche de Jérusalem durant la conquête musulmane
de la ville sainte, quelques années après la mort de Mahomet, ou les chroniques
de Teophane le confesseur.
[13] Bernard Lewis, The Middle East : A brief history
of the last 2000 years, Scribner, 1995, p233.






