Je n’avais jamais lu de livre
d’Annie Ernaux.
Il faut dire que plusieurs
obstacles, et non des moindres, me séparaient de son œuvre. D’une part le fait
que – à ce que j’avais compris – la plupart de ses livres appartiennent à la
catégorie tellement contemporaine et, sauf exception, tellement inintéressante
de l’autobiographie. D’autre part, ses opinions politiques, pas seulement
affichées mais claironnées, qui la rangent dans le camp de l’extrême-gauche à
front de taureau, comme la bêtise du même nom. Qu’ai-je besoin de lire les
récits autobiographiques d’une féministe bourdieusienne antisémite ? me
disais-je à peu près. La vie est déjà bien trop courte pour tous les livres
qu’il faudrait lire, le reste est distraction coupable. Et enfin, la maigreur
indigente de ses ouvrages. Je trouvais simplement scandaleux de devoir dépenser
sept ou huit euros pour soixante-dix pages en format poche - et encore, avec de
larges blancs entre les « chapitres ». C’est peut-être un détail pour
vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Mon côté « bourgeois »,
sans doute, dirait madame Ernaux.
Et puis est venu le prix Nobel.
Et puis j’ai écouté une émission radiophonique où Alain Finkielkraut et Pierre
Assouline disaient assez de bien de l’œuvre de la nouvelle Nobel, et notamment
de « Passion simple ». Allons, me suis-je dis, peut-être l’œuvre vaut
elle mieux que son auteur. Dépassons nos préjugés et essayons.
J’ai donc lu « Passion
simple ».
Annie Ernaux y raconte la passion
dévorante qu’elle a éprouvée pour un homme, qu’elle désigne par l’initiale A.
Cette passion a duré une petite année, durant laquelle, dit-elle, elle n’a rien
fait d’autre que l’attendre : attendre qu’il lui téléphone et qu’il vienne
chez elle. A était marié et ne pouvait donc lui accorder que quelques heures
parcimonieuses de temps à autre. Il était originaire des pays de l’Est, et
seulement de passage en France. On devine donc que cette passion, si l’on
mettait bout à bout tous les moments où Annie Ernaux et son amant ont
réellement été ensemble, tiendrait en réalité sur quelques jours, une semaine
peut-être, dilués sur toute une année. Une année faite, de son côté à elle,
essentiellement d’attente, de rêves, d’angoisse et de jalousie. Passionné rime
avec tourmenté. Car rien n’indique que A. ait éprouvé les mêmes sentiments
extrêmes qu’Annie Ernaux. Tout indique au contraire qu’elle n’était pas
beaucoup plus pour lui qu’un objet sexuel. Une passade amusante entre deux
projets plus sérieux.
Voilà toute l’histoire.
De cette histoire, à la fois
banale et hors-normes (car l’amour est chose commune, mais l’amour passionné
l’est précisément en ceci qu’il fait temporairement mépriser et négliger tout
le reste) on aurait pu tirer bien des choses intéressantes en somme. Annie
Ernaux, elle, n’en a pas tiré grand-chose. Une description plate de cet épisode
de bouleversement intime. Plate stylistiquement, conformément au cahier des
charges qu’elle s’est fixé très tôt en tant qu’écrivain. Mais surtout plate
psychologiquement. Car Annie Ernaux se refuse à l’explication, à l’analyse de
cette passion, au motif que « cela reviendrait à la considérer comme une
erreur ou un désordre dont il faut se justifier. » Elle veut, dit-elle,
simplement « exposer » sa passion et essaye donc de s’en tenir à une
description de ce qu’elle a fait ou de la manière dont elle se comportait
durant cet épisode de sa vie.
Mais comme la passion est
essentiellement un état intérieur, une exposition extérieure manque
essentiellement de matière, et c’est sans doute la vraie raison de la brièveté
de cet opuscule : il n’y a finalement pas grand-chose à raconter d’une
passion dès lors qu’on se refuse à « l’expliquer », c’est-à-dire à en
exposer les motifs et les tours et détours intérieurs, sentiments et opinions
inséparablement mêlés. Peut-être Annie Ernaux a-t-elle analysé sa passion, mais
elle ne le fait pas partager à ses lecteurs et dès lors ceux-ci se
désintéressent vite de cette pantomime : un peu comme si vous deviez
regarder une représentation de Roméo et Juliette sans entendre les tirades des
acteurs. Ou plutôt : ils s’en désintéressaient vite si Annie Ernaux ne les
devançait pas en faisant si bref. Dès la page 52 nous apprenons que A
« est retourné dans son pays il y a six mois ». Elle aurait pu faire
encore plus court, nous n’y aurions pas perdu grand-chose.
Car expliquer, contrairement à ce
qu’affirme Annie Ernaux, ne signifie pas nécessairement se justifier comme
devant un tribunal, cela signifie d’abord essayer de comprendre ce qui vous est
arrivé. Et tant que nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, nous ne le
vivons pas pleinement. Nous restons à la surface de nous-mêmes et ce qui est
vécu l’est à la manière des somnambules. Contrairement à une croyance très
répandue, il n’y a pas d’opposition entre vivre et faire retour sur soi-même,
ou entre l’action et la pensée. On ne vit pleinement qu’en étant capable de
faire retour sur soi-même, de se rendre raison à soi-même, autant que possible,
de ce que l’on croit et de ce que l’on ressent (les deux n'étant d’ailleurs pas
réellement distincts), et c’est sans doute pourquoi Socrate déclarait que la
vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue. Mais, pour s’examiner
soi-même, il faut se voir, en quelque sorte, avec les yeux d’un autre. L’être
humain est celui qui a besoin de sortir de lui-même pour se connaitre lui-même,
et c’est pourquoi il a inventé la littérature. Parce que c’est en inventant des
fictions qu’il peut découvrir sa réalité. Annie Ernaux aurait sans doute dû
réfléchir davantage à sa propre activité en tant qu’écrivain.
Il est vrai que, comme elle l’a
raconté par exemple dans son discours de réception du prix Nobel, elle s’est
fixé très tôt un programme : venger sa race et son sexe par ses écrits. Ce
programme vindicatif n’est certes favorable ni à la connaissance de soi-même ni
à la compréhension des autres en général, car il implique que la passion
dominante de l’écrivain est une forme d’indignation, passion bavarde mais
sourde, qui produit des justifications mais se ferme à toute explication. La
nuance, la finesse, le désir désintéressé de connaitre sont les ennemis mortels
de l’indignation.
Pour vouloir venger sa race et
son sexe, il faut être persuadé que sa race (c’est-à-dire sa classe sociale) et
son sexe (c’est-à-dire les femmes) sont victimes d’une terrible injustice et
ils ne sauraient être pleinement victimes – et donc dignes d’être vengés –
s’ils sont en quelque manière co-responsables de leur situation.
On soupçonne que c’est l’une des
raisons pour lesquelles Annie Ernaux se refuse à « expliquer » cette
« passion simple » qu’elle a vécue : car celle-ci ne cadre pas tout
à fait avec l’idée qu’elle se fait d’elle-même ni avec son programme de
« venger son sexe ».
Car entre Annie Ernaux la
féministe et Annie Ernaux l’amante passionnée, il y a comme une solution de
continuité. Ce que raconte « Passion simple », lorsqu’on le lit un
tout petit peu entre les lignes, c’est l’obsession d’une femme à l’orée de la
cinquantaine pour un homme plus jeune qu’elle, sans doute beau (elle évoque une
certaine ressemblance avec Alain Delon), certainement très macho, selon les
critères actuels, avec lequel elle se conduit comme une serpillière, attendant
passivement qu’il la siffle pour la sauter, s’il est permis de dire les choses crûment.
Sans doute, selon les critères de la « moralité bourgeoise »
qu’Ernaux méprise certainement, A se conduit mal puisqu’il est marié et qu’il
se comporte de manière manifestement très égoïste avec Annie Ernaux. Mais le
fait est que celle-ci est tout à fait consentante et qu’elle adore être tout ce
que les féministes sont censées détester : un pur objet sexuel, un pâte
molle passive entièrement soumise au désir de « son homme », qui
n’est d’ailleurs même pas le sien.
Annie Ernaux n’est sans doute pas
sans avoir conscience de ce que cette attitude d’extrême soumission peut avoir
de honteux, que l’on soit homme ou femme d’ailleurs, de même que le fait de
laisser les considérations érotiques dominer toute votre existence – de penser
avec ses fesses ou avec sa bite, s’il est à nouveau permis d’exprimer les
choses trivialement.
« Passion simple »
s’ouvre sur un aveu : « Cet été, j’ai regardé pour la première fois
un film classé X à la télévision sur Canal+ ». Comme Annie Ernaux n’a pas
de décodeur Canal+, ce film X est une histoire sans paroles et aux images
floues : « L’histoire était incompréhensible et on ne pouvait prévoir
quoi que ce soit, des gestes ou des actions », écrit-elle. Dans cette
bouillie visuelle et sonore, on ne distingue clairement qu’une chose : le
coït, filmé en très gros plan. Annie Ernaux décrit cette vision comme
« bouleversante », et pas au sens positif du terme. Elle
conclut : « Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette
impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette
stupeur, une suspension du jugement moral. »
Mais la stupeur et l’angoisse
sont en elles-mêmes une forme de jugement moral implicite, non formulé :
ceci n’est pas bien. Les animaux n’éprouvent ni angoisse ni stupeur devant
l’acte sexuel de leurs congénères, ni excitation non plus. La pornographie est
une activité spécifiquement humaine, précisément parce qu’elle est une activité
dont la signification et l’intérêt se situent sur le plan de la moralité.
« Passion simple »
pourrait sembler le contraire de la pornographie, puisque l’acte sexuel n’y est
jamais décrit, mais d’une certaine manière il est bien un écrit
pornographique : il expose ce qui devrait rester caché dans l’intimité, ce
qu’il est naturellement honteux d’exposer au regard d’autrui, c’est-à-dire
l’état d’abandon et de déraison dans lequel peut parfois nous plonger la
passion érotique, et, le fait même qu’Annie Ernaux refuse d’entrer dans une
« explication » de sa passion a exactement le même effet que le
brouillage du film X sur Canal+ : le seul motif que le lecteur voit très
distinctement, le seul motif qu’il peut voir, c’est le motif sexuel.
Le plus probable, en réalité, est
que cette passion simple est surtout une passion simplifiée, dont le sexe n’est
qu’une partie de l’équation, car chez l’être humain il est fort rare que le
sexe soit uniquement du sexe. En dépit de toutes nos tentatives en ce sens, il
ne nous est pas possible de séparer totalement les plaisirs de la sexualité du
reste de notre existence, pas plus qu’il ne nous est possible de séparer le
corps et l’âme.
Dans l’émission radiophonique qui
m’a amené à lire « Passion simple », Finkielkraut et Assouline
s’efforçaient de distinguer la stupidité des opinions politiques d’Annie Ernaux
et son œuvre. Cette distinction est sensée jusqu’à un certain point, mais
jusqu’à un certain point seulement, car si le reste de l’œuvre d’Annie Ernaux
est conforme à « Passion simple » (qui passe pour un des sommets de
cette œuvre, si j’ai bien compris), alors elle prouve qu’il n’est pas possible
d’être borné politiquement sans être aussi borné moralement, psychologiquement,
humainement, et donc sans être passablement limité en tant qu’écrivain.
Ce qui est sûr c’est que je
n’irai pas vérifier. Ma connaissance de l’œuvre d’Annie Ernaux s’arrêtera là.

Un grand merci pour cette analyse, qui va me permettre de NE PAS m'infliger le pensum auquel vous vous êtes astreint avec une abnégation qui force le respect, voire l'admiration !
RépondreSupprimerJe prends l'admiration. Mais j'aime aussi beaucoup l'argent...
SupprimerEnvoyez-moi un R.I.B. ! Voire un Spare rib si vous n'êtes pas trop végan…
SupprimerJe ne dirai pas mieux que DG. Mais je pense pareil. Merci
RépondreSupprimerMadame Annie Ernaux est, me semble-t-il, la peinture achevée de ce qu'on appelle : une écrivaine !
RépondreSupprimerCensée ou sensée ?
RépondreSupprimerSinon, excellent article. Très agréable à lire.
Corrigé, merci.
SupprimerCe que je trouve très intéressant dans cet article que je viens enfin d'avoir le courage de lire, ce sont tous ces petits détails que vous nous donnez sur vos propres idées concernant la passion, la sexualité, la pornographie etc.
RépondreSupprimerQuant à l'écrivaine, merci de nous dire clairement qu'on a le droit de tirer la chasse !
Et sortant de chez vous, voici sur quoi je tombe :
Supprimerhttps://georges-de-la-fuly.blogspot.com/2022/12/la-clef.html
Je crois que cela devrait, par bien des côtés, vous parler !
j'aime bien la phrase qui débute votre billet
RépondreSupprimer"je n'avais jamais lu de livre d'Annie R-NO"
moi non plus
et je ne compte pas en lire de sitôt
ne me demandez pas pourquoi