Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 9 février 2023

Vivre

 




Nous sommes en Angleterre, en 1953. Mr Williams prend le train qui va l’amener à son travail. Mr Williams est le chef du bureau des travaux publics à la mairie de Londres. Les journées de Mr Williams, comme celles de tous les employés de la mairie, apparemment, consistent à appliquer scrupuleusement les deux grands principes de la parfaite bureaucratie : ne jamais rien faire pour la première fois et ne jamais faire aujourd’hui ce que l’on peut remettre au lendemain. Les dossiers vont de bureau en bureau, chacun y ajoutant son document ou son paraphe au passage, pour finir invariablement sur une pile quelconque, en attendant éventuellement d’être ressortis un jour pour recommencer le même circuit.

Mr Williams est un homme déjà âgé, impeccablement sanglé dans son costume rayé, le chapeau vissé sur la tête. Ses paroles sont rares, ses échanges avec ses collègues réduits au minimum professionnel. L’expression « avoir avalé un parapluie » semble avoir été inventée pour décrire Mr Williams.

Un jour, Mr Williams quitte le bureau plus tôt que d’ordinaire. Mr Williams va voir son médecin, qui lui confirme ce qu’il redoutait : il est atteint d’un cancer en phase terminale et n’a plus que quelques mois à vivre.

Le problème, c’est que, d’une certaine manière, Mr Williams est déjà mort. Sa jeune collègue, Miss Harris, l’a surnommé « Mister Zombie », non sans raison.

Sentir la main glacée de la mort qui s’appesantit sur son épaule tire brusquement Mr Williams des limbes dans lesquelles il végétait depuis un temps qui pouvait ressembler à l’éternité. Mr Williams veut vivre ces derniers mois qui lui restent à passer sur la terre. Mais comment faire ? Comment redonner un sens, une direction à une existence qui n’en a plus depuis longtemps ? Vers qui ou vers quoi se tourner ? Son fils et sa bru, avec lesquels il habite, ne peuvent lui être d’aucune aide : il est simplement incapable de leur parler de sa situation. Trop d’années de silence et de non-dit les séparent.

Tout d’abord, Mr Williams a une réaction parfaitement banale. Il songe au suicide, pour s’épargner quelques mois d’angoisse, mais n’a pas le courage de mettre son projet à exécution. On a beau se savoir condamné à mourir dans très peu de temps, la vie ne s’en accroche pas moins à vous avec une force que l’on ne soupçonnait tant que l’on n’en voyait pas la fin. Puis, à l’aide d’un écrivain alcoolique rencontré dans une station balnéaire, il s’essaye aux plaisirs bruyants et vulgaires que la foule confond trop facilement avec le bonheur. Mais bien sûr ces divertissements faciles ne pèsent rien devant la mort qui s’avance et Mr Williams se retrouve à nouveau face à lui-même.

De retour à Londres, il recherche la compagnie de Miss Harris, dont il envie la fraicheur juvénile et l’enthousiasme. Ne pourrait-elle pas lui apprendre ce que c’est que vivre ? La pauvre Miss Harris est évidemment incapable d’une telle chose et s’effarouche de voir Mr Williams lui tourner autour. Mais, en lui avouant la raison de son intérêt pour elle, le vieux fonctionnaire condamné comprend brusquement quelle est la réponse qu’il cherchait vainement.

Mr Williams va employer ce qui lui reste de vie à faire construire une modeste aire de jeux pour les enfants dans un lointain quartier de Londres où les traces de la guerre n’ont pas encore disparu. Pour cela, il va braver les règles et les convenances de son administration, allant jusqu’à supplier, très dignement, le terrible Sir James, qui règne du haut de sa morgue aristocratique sur cet univers de papier et de poussière et qui est, peut-être, le seul personnage entièrement négatif du film.

Vivre est un film britannique sorti sans bruit à la fin de l’année dernière et qui aurait mérité d’en faire bien davantage, car il est tout à fait remarquable. Officiellement, il s’agit d’un remake du film du même nom tourné par Kurosawa en 1952, qui est lui-même une adaptation d’une nouvelle de Tolstoï. Mais à vrai dire cette filiation est sans importance, car l’histoire, très simple, est universelle. En un sens, c’est l’histoire de chaque homme, pourvu qu’il ait un peu de conscience de lui-même.

Ce qui rend Vivre particulièrement attachant est sa subtilité et son art de la litote. Vivre commence par nous présenter ce qui ressemble à des caricatures : une caricature de haut fonctionnaire, une caricature d’administration, un chemin que l’on devine tout tracé, celui du vieux coincé qui découvre la vie au contact de la jeunesse. Puis tout prend peu à peu une autre tournure. Nous comprenons, à quelques indices, que Mr Williams est veuf sans doute depuis longtemps, qu’il n’a jamais voulu se remarier et qu’il a élevé seul son fils, sans jamais se plaindre ni lui confier ses sentiments. Depuis son enfance, Mr Williams aspirait à être simplement un gentleman : un type fiable, droit, respectueux des usages, qui fait son devoir sans jamais laisser trembler sa lèvre supérieure. Never complain, never explain.

Il n’y a rien de méprisable dans cet idéal austère, bien au contraire et il n’est que d’observer nos contemporains pour regretter qu’il soit passé de mode. Mr Williams, à la onzième heure de sa vie, comprend qu’être un gentleman ainsi entendu n’est pas suffisant. Parfois les convenances ont besoin d’être bravées, parfois de nouveaux chemins doivent être explorés, parfois les sentiments doivent être exprimés. Mais à aucun moment Mr Williams ne cesse d’être un gentleman. Jusqu’au bout il conserve le meilleur de ses qualités, mais en y ajoutant l’urgence de l’action : faire quelque bien tangible sur cette terre, avant de retourner voir son Créateur. Non pas un bien flamboyant, qui traverse les siècles, mais un bien modeste, prosaïque, qui peut-être durera peu et qui, à tout le moins, ne sera pas un monument à notre mémoire. Une simple aire de jeux pour les enfants, avec un tourniquet et deux balançoires.

Nous comprenons aussi que l’infernale bureaucratie où officie Mr Williams n’est au fond qu’un symbole. Que ses couloirs sombres et ses règles absurdes ne sont que le reflet de toute vie, lorsque nous nous laissons porter par la routine des jours et que rien d’important, de vraiment important, ne s’accomplit jamais. Nous sommes tous toujours sur le point de devenir l’un de ces ronds-de-cuir anonymes, comme Mr Williams.

Le film ne nous laisse d’ailleurs pas l’espoir que tous pourraient connaitre le même chemin de Damas que son héros. Après avoir fait le serment de s’inspirer de l’exemple de Mr Williams, ses collègues retombent dans leur routine et, tel saint Pierre au chant du coq, repoussent la première occasion de l’imiter qui se présente. De même, Mr Williams ne parvient jamais à nouer le dialogue avec son fils et meurt sans jamais lui avoir dit qu’il était malade. Non pas parce l’affection serait absente entre eux, bien loin de là, mais parce qu’il est des liens brisés qu’il est impossible de réparer.

Vivre bénéficie aussi de la présence dans le rôle-titre d’un acteur hors du commun et trop peu connu : Bill Nighy (que vos enfants ont peut-être vu dans Harry Potter ou Pirates des Caraïbes) est admirable de justesse et d’élégance de bout en bout.

Sans doute Mr Williams aurait-il désapprouvé ces formules clinquantes et un peu convenues, mais peut-être est-il permis de suggérer que Bill Nighy tient là le rôle de sa vie et que Vivre est l’un de ces films qu’il faut avoir vu avant de mourir ?

2 commentaires:

  1. Vous lisant, me sont revenus ces mots de Georges de la Fuly, un de vos lecteurs que je ne manque jamais de lire : "J'essaie de mourir moins mais d'agoniser plus longtemps."
    Merci pour ce très bon compte-rendu qui va me faire regretter de ne plus pouvoir aller au cinéma.

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  2. Le billet donnerait envie d'y aller voir, mais j'attendrai la sortie en DVD.
    Bill Nighy est très bon aussi dans plusieurs films dont les titres ne peuvent manifestement être traduits qu'en neoFrench : "The Bookshop", "Indian Palace" et même "Underworld".

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