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jeudi 6 avril 2023

L'homme tranquille


Tourné un peu plus de dix ans après et avec la même actrice principale (l’inoubliable Maureen O’Hara), « L’homme tranquille » est, par bien des aspects, l’antithèse de « Qu’elle était verte ma vallée ».

Les deux films ont le même thème principal, ou la même toile de fond : la collision entre une communauté traditionnelle et certains aspects de la modernité. Mais si « Qu’elle était verte ma vallée » a les allures d’une tragédie, qui se conclue par le mariage malheureux de la sœur du narrateur et par la mort de son père, « L’homme tranquille » au contraire est essentiellement une comédie, qui se termine heureusement par le mariage des deux principaux protagonistes et par une manifestation d’unité de la communauté villageoise.

Les deux films sont également des chef-d’œuvre, qui valurent justement à John Ford, leur réalisateur, l’Oscar du meilleur film et qui témoignent de la versatilité de son génie.

« L’Homme tranquille » raconte le retour à Inisfree, petite bourgade irlandaise, de Sean Thornton (John Wayne). Sean Thornton est né à Inisfree mais a grandi à Pittsburgh, aux Etats-Unis, où il a fait une belle carrière de boxeur professionnel. Comme nous l’apprenons peu à peu, la raison pour laquelle Sean Thornton revient s’installer sur la terre de ses ancêtres est qu’il a tué l’un de ses adversaires au cours d’un match. La culpabilité qu’il en ressent l’a amené à arrêter la boxe et il aspire désormais à finir ses jours dans le cottage où il a vu le jour et qu’il décrit comme « un paradis », dans une sorte de naïve tentative de retrouver son innocence perdue.

Mais, comme de juste, notre nouvel Adam en quête de l’Eden ne tarde pas à croiser la route de son Eve, une bergère aux cheveux presque aussi rouges que sa jupe. Le coup de foudre est réciproque et Sean demande bientôt la main de la belle Mary Kate Dannaher. Mais il ignore qu’en rachetant la maison de ses parents, il est rentré en conflit avec le frère de Mary Kate, qui lorgnait également sur ce terrain.

Will Dannaher est un géant à l’encolure taureau, aussi massif que sa sœur est gracieuse, mais avec le même tempérament de bagarreur impénitent. Il est aussi le plus gros propriétaire terrien de la contrée, ce pourquoi, sans doute, il porte le titre de « Squire », et il se caractérise lui-même comme « le premier homme d’Inisfree » (« The best man of Inisfree »). Plus, probablement, que par la perte du terrain qu’il convoitait, Will Dannaher est contrarié par le fait que cet étranger lui résiste et il soupçonne vraisemblablement que cet inconnu, aux manières placides mais aux nerfs aussi solides que ses épaules sont larges, pourrait bientôt lui contester la place de « best man » à Inisfree.


Dans un premier temps, à titre de rétorsion, Will refuse donc la main de sa sœur. Puis, dans un second temps, il accorde la main mais refuse la dot. Sean ne comprend ni pourquoi Mary Kate a besoin de la permission de son frère pour se marier ni pourquoi elle tient autant à sa dot et les étincelles ne tardent pas à jaillir entre lui et la fougueuse Irlandaise.

La tension dramatique de « L’homme tranquille », ainsi que la plupart de ses ressorts comiques, tiennent dans la difficulté de Sean à réintégrer pleinement cette société villageoise qu’il pensait être naturellement la sienne.

Inisfree est une bourgade qui ne figure sur aucune carte de l’Irlande, mais elle est surtout une communauté imaginaire. Bien que l’action soit située dans les années 1920, la vie semble s’y dérouler à peu près comme un siècle plus tôt. Les habitants tirent, semble-t-il, leurs ressources de la culture et de l’élevage mais à l’écran nous ne voyons ni la pauvreté, ni l’âpreté au gain, ni la grossièreté des  mœurs qui, en règle générale, vont avec ce genre d’économie rurale très arriérée. Mary Kate, par exemple, emmène paitre les moutons de son frère mais elle sait lire la musique et chanter en s’accompagnant à l’épinette, toutes choses qu’on ne sait pas si on les a pas apprises et qu’on ne peut pas apprendre sans un certain loisir (sans même parler du fait de posséder une épinette).

La politique est absente d’Inisfree, ce qui est particulièrement remarquable pour un village situé sur une île à l’histoire fort tourmentée et déchirée tout récemment par la guerre civile. Les références au passé de l’Irlande ont principalement trait à ses démêles avec l’Angleterre et ont une tonalité comique : les natifs d’Inisfree prennent plaisir à rappeler que le grand-père de Sean est mort en Australie dans une colonie pénitentiaire et que son père « était aussi un homme bien » ; Michaeleen, le petit homme qui est l’entremetteur officiel d’Inisfree, a nommé son cheval « Napoléon ». Nous comprenons aussi que deux des habitants d’Inisfree sont des membres de l’IRA, mais cela ne joue aucun rôle dans l’histoire.

L’autorité morale de la communauté est le père Lonergan. Il est d’ailleurs le narrateur de l’histoire que nous voyons se dérouler à l’écran. Ce prêtre catholique n’hésite pas à mentir plus ou moins ouvertement, comme lorsqu’il monte une petite conspiration pour amener Will Danaher à consentir au mariage de Mary Kate, ni à chanter en chœur une chanson paillarde. Il sait également ne pas interrompre une bonne bagarre et est un pêcheur impénitent lorsqu’il s’agit d’attraper des saumons. Ce prêtre fort peu clérical vit en parfaite intelligence avec le révérend Playfair, le pasteur anglican, et les divisions religieuses, si prégnantes en Irlande, sont totalement absentes d’Inisfree. A la fin du film, le père Lonergan demande aux habitants de saluer l’évêque du révérend Playfair comme s’ils étaient « de bons protestants », et lui-même cache son col romain derrière un foulard, afin que l’évêque reparte satisfait de sa visite. Le fait que le révérend Playfair soit protestant est sans importance, seul compte le fait qu’il soit natif d’Inisfree.

En bref, Inisfree est une communauté close et apparemment harmonieuse, très liée, dont les membres sont ordinairement paisibles et courtois mais dans laquelle aucun étranger ne pourrait se sentir à son aise, à moins qu’il ne soit pas vraiment un étranger, comme Sean Thorton.

Cependant, si les Thornton sont nés à Inisfree depuis sept générations, Sean a grandi aux Etats-Unis et, il est, dans ses principes, quintessentiellement Américain. Sean Thornton a été orphelin dès l’âge de douze ans, il a dû parfois chercher sa pitance dans les tas d’ordures et il a fait seul son chemin dans la vie, à la force de ses poings et à la rage de son cœur. Il est un représentant de ce type social typiquement américain : le self-made man. Pour lui, par conséquent, comme Tocqueville le dit des Américains, la tradition est simplement « un renseignement » et les faits présents « une étude utile pour faire autrement et mieux ».

Lorsque Will Danaher refuse à sa sœur sa permission pour se marier, Sean n’en est pas plus contrarié que cela : Mary Kate, sûrement, n’a pas besoin de cette permission. En Amérique chaque homme adulte est maitre de lui-même et peut mener sa vie comme bon lui semble. De même, lorsque Will refuse de donner la dot de sa sœur, Sean ne voit guère de difficulté : il n’a pas épousé Mary Kate pour son argent ou pour ses meubles. Ils vont simplement gagner leur vie par eux-mêmes, par leurs propres efforts. Tous les êtres humains étant également libres par nature, chaque génération est un nouveau commencement.

Par conséquent la réaction de Mary Kate le surprend, et le choque.

Mary Kate ne veut pas se passer de la permission de son frère et elle veut absolument avoir ses meubles et son argent. Sean, dépité, en déduit qu’elle a le cœur « mercenaire », ce en quoi il se trompe totalement. Les meubles de Mary Kate sont son héritage, passé de mère en fille depuis plusieurs générations. Ils sont le symbole de son appartenance à la communauté d’Inisfree et, en bon Américain, Sean ne comprend pas que, en épousant Mary Kate, il aussi épousé un clan et le village tout entier. Quant à son argent, Sean et elle ne sont pas fait pour s’entendre.

Pour l’Américain qu’il est, l’argent n’est que de l’argent : un pur moyen d’échange, quelque chose que l’on recherche pour ce qu’il vous permet d’acheter et parce qu’il vous permet de vous faire « une place au soleil ». Or Sean a déjà tué pour de l’argent. La mort de son adversaire était bien sûr, techniquement, un accident, mais lui sait que, dans le fond de son cœur, il était rentré sur le ring le couteau entre les dents, déterminé à détruire son adversaire. En vérité, il était prêt à tuer pour la victoire, et c’est ce qui est arrivé. Sean se sent donc coupable d’avoir tué pour de l’argent, ou du moins le pense-t-il, et il en a conçu un mépris sans doute excessif pour ceux qui sont attachés à leur « fortune », comme Mary Kate. Mais, comme le lui dit le révérend Playfair, pour Mary Kate son argent représente « bien plus que quelques pièces d’or ». Pour la jeune Irlandaise, l’argent n’est pas que de l’argent. Il lui vient de ses parents et de ce qu’elle a économisé. Il est son argent, son héritage, le lien vivant avec ses ancêtres et avec ses descendants et sûrement, de même que sa mère lui a légué le fruit de ses patientes économies, elle entend léguer à ses enfants le fruit des siennes.

L’argent ainsi conçu n’est plus cet instrument anonyme et universel qui engendre la pléonexie, le désir insatiable d’avoir sans cesse plus, car il est capable, apparemment, de servir n’importe quel désir et de se transformer en n’importe quel bien. La « fortune » (au demeurant bien modeste) de Mary Kate contient en elle-même son principe de limitation, car son origine est ce qui en fait toute la valeur, à la différence de l’argent aux mille visages que connait Sean et pour lequel, en effet, des hommes sont prêts à tuer.

L’argent qu’apporte Mary Kate en dot est une partie de son honneur, au même titre que son nom ou sa vertu. Lorsqu’elle presse Sean de réclamer son argent à son frère, Sean réaffirme qu’il se fiche totalement de l’argent mais Mary Kate lui rétorque que son frère, lui, ne s’en fiche pas et que c’est cela qui compte (« That’s the all point of it »). Son tempérament fougueux, dont elle a pleinement conscience, fait partie de ce qui a séduit Sean chez elle, mais ce même tempérament lui interdit d’abandonner ce qui lui revient sans combattre. Le refus de Sean de se battre pour l’argent qui lui appartient, refus dont elle ne connait pas l’origine, ne peut que lui apparaitre comme une preuve de faiblesse morale et la faire douter de l’amour qu’il a pour elle.

Lorsque Sean, exaspéré, traine finalement Mary Kate au pied de son frère et lui ordonne de la reprendre puisqu’il n’a pas payé sa dot, Mary Kate est d’autant plus catastrophée que, par ce geste d’autorité, Sean devient enfin à ses yeux l’époux idéal. En proclamant devant tous les villageois réunis « Pas de fortune, pas de mariage, nous sommes quittes ! », Sean se met enfin à parler le même langage que Mary Kate : celui de la coutume et de l’honneur. C’est lorsqu’il se montre apparemment le plus intéressé qu’il a le plus de valeur à ses yeux et c’est alors qu’elle-même peut se montrer désintéressée : elle aide immédiatement Sean à brûler les billets qu’il vient juste de recevoir de la main de son frère. L’honneur, qui était contenu dans l’argent, a bien été transféré à son époux et dès lors il cesse d’être précieux.

Sean est également très étonné, et contrarié, de devoir faire sa cour à Mary Kate selon les règles d’Inisfree : sous la surveillance étroite d’un chaperon, qui lui défend de mettre ses mains où il voudrait. « A quoi cela rime-t-il ? » se plaint Sean, « En Amérique je serais arrivé en voiture, j’aurais klaxonné et la jeune fille serait venue… ». Mary Kate est outrée qu’il puisse penser qu’elle est ce genre de fille qui accourt au son du klaxon. Là où Sean voit une liberté et une informalité de bon aloi, Mary Kate voit des mœurs dignes d’une prostituée.

Quant à Michaeleen, leur chaperon, il se contente de lancer, d’un air amusé : « Peuh ! L’Amérique… la prohibition ! » Les Américains font tout à l’envers : ils interdisent les boissons alcoolisées et permettent aux jeunes filles de partir seules dans la voiture de leur galant. Ils sont fous ces yankees.

Cependant, si Sean, bon gré mal gré, est obligé de se plier aux traditions d’Inisfree, son mariage avec Mary Kate est fort peu traditionnel. Il n’est pas une alliance arrangée entre familles, dans laquelle les considérations de rang et de patrimoine seraient primordiales, il repose au contraire entièrement sur l’attirance érotique et les convenances de caractère. Lorsque Mary Kate, furieuse, déclare à Sean qu’elle ne partagera pas son lit tant qu’elle n’aura pas récupéré ses meubles, personne ne peut douter que ce sacrifice leur coûte beaucoup à tous les deux ; de même que personne ne peut douter que, si Sean insistait sur ses droits d’époux, Mary Kate résisterait peu, et sans doute même lui serait-elle secrètement reconnaissante. Mais ce n’est pas ainsi qu’il veut la gagner.

A la toute fin du film, nous voyons Sean et Mary Kate qui regardent au loin, tout sourire. Mary Kate murmure à l’oreille de Sean quelque chose que nous n’entendons pas, puis elle prend le bâton qu’il tient à la main, le jette au loin, et invite son mari à la suivre. Ce geste nous rappelle le moment ou Sean et Mary Kate, ayant échappé à leur chaperon, batifolaient dans les collines irlandaises et où Sean, répondant à l’invitation silencieuse de Mary Kate, envoyait valdinguer bien loin son chapeau et ses gants. Une scène qui se terminait par un baiser passionné sous l’orage. Le film se clôt sur Sean et Mary Kate qui rejoignent leur cottage en courant, bras dessus bras dessous, et nous nous doutons bien qu’ils n’ont pas l’intention de passer leur après-midi à jouer aux puces, comme le révérend Playfair. Mary Kate, finalement, n’est peut-être pas si éloignée des Américaines « faciles » qu’a connu Sean.

Le mariage de Sean et Mary Kate, pourrait-on dire, repose sur une base typiquement moderne qui doit se concilier avec des coutumes prémodernes. L’idylle entre Will Danaher et la veuve Tillane en est comme l’image inversée.

Will Danaher convoite depuis un certain temps la main de la veuve Tilane, pour des raisons qui semblent entièrement intéressées : elle est la femme la plus riche d’Inisfree et n’a pas d’héritiers. De plus, elle possède des terres qui voisinent celles des Danaher. Will ne comprend pas pourquoi la veuve refuse l’arrangement matrimonial avantageux que lui propose le « premier homme d’Inisfree », ce qui permet au père Lanergan et à Michaeleen de le manipuler : en laissant entendre que la veuve ne veut pas l’épouser parce qu’il a « déjà une femme dans sa maison », ils poussent Will à accorder la main de Mary Kate. Lors du mariage de Sean et Mary Kate, Will, ravi et sûr de son fait, se tourne vers la veuve et lui demande quand aura lieu leur propre mariage. Mais celle-ci est scandalisée par cette demande : à aucun moment elle n’a consenti à cette union. Will Danaher a présumé que, puisqu’il avait l’accord tacite du chef de la communauté, l’affaire était faite. Mais la veuve Tilane refuse catégoriquement ce mariage arrangé. Ce n'est pas qu’elle repousse absolument la perspective d’épouser Will Danaher, c’est qu’elle refuse de laisser la communauté lui dicter son comportement.

La veuve Tilane, dont les ancêtres sont installés en Irlande « depuis le temps des Normands » a manifestement une opinion pas entièrement favorable de la vie dans un petit village irlandais. Elle s’étonne que Sean veuille racheter le cottage de ses parents : voudrait-il en faire un musée ou un mémorial ? L’idée qu’il puisse vouloir simplement y vivre ne lui vient pas spontanément. Et lorsque Sean lui explique que, depuis qu’il est enfant, Inisfree est synonyme pour lui de « paradis », elle l’interrompt en lui disant qu’Inisfree est « bien loin d’être un paradis ». Elle parle aussi sans aménité des « grandes oreilles » qui trainent dans les pubs, chopines en main et pipes à la bouche. A travers le personnage de la veuve Tilane, nous entrevoyons brièvement un autre aspect, beaucoup moins plaisant, de la vie dans une petite communauté rurale : la pesanteur des « contrôles sociaux », l’étroitesse d’esprit, les ragots, l’alcoolisme des hommes…

Alors que Sean s’efforce de s’intégrer à Inisfree sans renoncer à ce qu’il est, la veuve Tilane se bat pour conserver sa liberté face à la communauté sans pour autant s’en exclure. A la fin du film, la veuve et Will Danaher sont assis dans la même cariole que Sean et Mary Kate quelques temps plus tôt : la cariole des promis, qui ont reçu la permission de passer officiellement du temps ensemble, sous étroite surveillance cela va de soi. Dans le cas de Sean et Mary Kate, cette étape signifie que les désirs des individus doivent se plier aux règles coutumières, dans le cas de Will Danaher et de la veuve Tilane, elle signifie l’inverse : la veuve a obtenu de Will Danaher qu’il lui fasse sa cour en bonne et due forme, c’est-à-dire qu’il obtienne son consentement. En matière matrimoniale tout au moins, les projets de la communauté doivent respecter la liberté des individus.

« L’homme tranquille » se conclut ainsi sur une double union, qui est également une union harmonieuse de la tradition et de la modernité. Cette fin heureuse est certes plus satisfaisante mais aussi bien moins réaliste que la fin malheureuse de « Qu’elle était verte ma vallée ». Dans « L’homme tranquille » aucun personnage n’est à proprement parler méchant, ce qui n’est certes pas le cas de « Qu’elle était verte ma vallée ». Le mal est absent de la paisible vallée d’Inisfree et il n’est aucun antagonisme qui ne puisse se résoudre avec une bonne bagarre et quelques pintes de bière. Après s’être battus longuement (et de manière bien sûr totalement irréaliste) sous les yeux du village, Sean et Will sont prêts à devenir les meilleurs amis du monde, ou du moins à s’entendre aussi bien qu’il est possible entre un époux et son beau-frère.

En un sens, « L’homme tranquille » tient beaucoup du conte de fées, un conte de fées pour adultes. La scène d’ouverture, où Sean Thorton, descendu du train et ignorant comment gagner Inisfree, est pris en charge par un mystérieux cocher (Michaeleen, qui a tout du Leprechaun) qui se propose de l’emmener à destination, est d’ailleurs un lieu commun des récits fantastiques, au moins depuis l’utilisation qu’en fit un écrivain irlandais dans un roman devenu mondialement célèbre.

 « Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »


mercredi 15 février 2023

Sexualité et féminisme : le cas éminent de dame Mazaurette

 


Je vois fréquemment passer sur mon fil d’actualité Facebook des articles commis par une certaine Maïa Mazaurette pour Le Monde et pour France Inter. Cette personne semble être devenue l’autorité en matière de sexualité pour ces deux « médias de référence » ; autant dire l’autorité en matière de sexualité pour les gens qui se veulent progressistes, éclairés, et féministes.

Car, bien sûr, dame Mazaurette revendique pour elle-même le qualificatif de féministe. Ce n’est pas comme s’il pouvait y avoir le moindre doute à ce sujet, mais c’est encore mieux si l’intéressée elle-même le dit.

Il se trouve que, dans l’une de ses dernières chroniques qui m’est tombée sous les yeux, dame Mazaurette sonne la charge contre l’idée que le sexe serait « le ciment du couple ». Idée qu’elle dit détester tout particulièrement et qui, selon elle, est « un concentré de tout ce qui ne va pas dans notre vision de la sexualité ».

Bien évidemment, lire les articles de dame Mazaurette, qu’elle semble usiner au kilomètre, est à peu près aussi informatif et passionnant que de regarder de la peinture sécher, car notre « autrice » n’a inventé ni la dialectique ni le fil à couper le beurre et, par ailleurs, les féministes sont notoirement inérotiques. Lire un article féministe sur la sexualité est bien plus efficace qu’un bain de siège glacé pour calmer des ardeurs intempestives.

Mais cet articulet sur « le sexe ciment du couple » vaut qu’on s’y attarde un peu car, en nous expliquant « tout ce qui ne va pas dans notre vision de la sexualité », dame Mazaurette met aussi en lumière, involontairement, tout ce qui ne va pas dans la compréhension féministe de la sexualité.

L’article de dame Mazaurette est ce l’on pourrait appeler « un cas éminent », suivant l’expression de Péguy, et mérite donc qu’on lui accorde plus de temps et de réflexion que l’auteur lui-même ne lui a consacré, ce qui certes ne sera pas un effort considérable.

Tout commence par une métaphore prise en un sens littéral, donc, à strictement parler, par une démonstration de stupidité.

Dame Mazaurette analyse l’idée que le sexe serait le ciment du couple comme si cette expression décrivait de manière précise et exhaustive le rôle de la sexualité dans la vie de couple. Cela lui permet de se gausser à peu de frais : la sexualité ne peut pas être le ciment du couple, ce qui fait tenir ensemble un homme et une femme, étant donné que « la science nous démontre » que « le sexe est le premier truc qui disparait dans le couple ».

Ahaha ! Sont-ils bêtes et ignorants, les gens ! Mais non, écoutez-moi, bande de benêts : « nos engagements durables sont faits de pizza froide et de canard WC : voilà, ça au moins ça tient la route ! ». Ahaha ! Mort de lol.

Cette manière de procéder est tout à fait symptomatique. Pour démonter les « préjugés » ou les « clichés », on commence par leur donner une précision et une portée qu’ils ne prétendent nullement avoir. Par exemple, face à des affirmations comme « les hommes sont ceci » ou « les femmes sont cela », on feindra de prendre ces propositions générales pour des vérités universelles : « tous les hommes sont ceci » ou « toutes les femmes sont cela », et on en aura bon marché en citant les nombreux contre-exemples qui, inévitablement, existent.

Bref, on traitera l’opinion commune comme si elle était un ensemble de propositions scientifiques.

Seulement, bien sûr, l’opinion commune, ce que les féministes appellent des « préjugés », ne prétend nullement à la scientificité. Elle énonce non pas des propositions démontrables et toujours vraies, mais juste ce qui lui parait être vrai la plupart du temps, dans la plupart des cas. Par ailleurs les opinions communes n’ont pas la netteté d’une proposition scientifique : les termes sont souvent ambigus, les propositions elles-mêmes souffrent le plus souvent, et même appellent plusieurs interprétations différentes ; bref, l’opinion commune essaye de cerner des phénomènes élusifs et reflète par conséquent leur ambivalence. Elle appelle non pas une réfutation à l’aide de jugements apodictiques mais un approfondissement dialectique, du genre de celui que pratiquait Socrate avec les opinions de ses contemporains.

Après le temps de « la science » censée réfuter l’opinion commune (la « science » en question étant, on le suppose, les études d’opinion du genre « la sexualité des Français »), vient le temps de la paranoïa.

L’opinion commune étant nécessairement et évidemment fausse, elle doit nécessairement et évidemment cacher un motif ignoble. Si les gens soutiennent mordicus des propositions manifestement fausses, c’est qu’ils ont un intérêt personnel à les soutenir.

Cet intérêt n’est pas difficile à débusquer (surprise, c’est toujours le même). Notre autrice explique : puisque « la science » nous démontre que « les femmes se lassent avant les hommes du sexe conjugal », alors « quand on répète que le sexe est le ciment du couple, c’est très spécifiquement aux femmes qu’on demande de faire de la maçonnerie. »

L’idée que le sexe serait le ciment du couple n’est donc qu’une manière de culpabiliser les femmes pour les soumettre aux hommes et au désolant « devoir conjugal ». Si madame n’accède pas aux désirs de monsieur, qu’elle ne partage pas, alors « elles vont détruire leur couple, finir à la rue, faire pleurer leur chien et traumatiser leurs enfants. » (Ahaha ! Humour !)

En fait, la conséquence ne parait pas bonne, car si madame n’a plus envie de baiser, il serait tout aussi logique que monsieur prenne une (ou plusieurs) maitresses, et/ou qu’il aille « voir les filles » comme on disait autrefois. Cette option est d’ailleurs, semble-t-il, souvent celle que préfèrent les hommes et on ne voit pas bien en quoi elle devrait déranger les femmes. Car si, comme le dit dame Mazaurette, le sexe n’est nullement le ciment du couple, alors madame devrait plutôt être soulagée d’être débarrassée de la corvée du « devoir conjugal » sans pour autant mettre en péril son couple. Monsieur a du sexe, madame a la paix, et tout le monde est content.

Ou alors serait-ce que, finalement, la sexualité a quelque chose à voir avec la solidité d’un couple ?

Non, non, cela ne se peut. « La science » nous dit le contraire.  Mais poursuivons.

Dire que le sexe est le ciment du couple est une manière de soumettre les femmes au « devoir conjugal » (patriarcal, forcément patriarcal) et derrière ce prétendu devoir déjà assommant en lui-même, on sait bien que se cache une réalité plus sinistre : « pour peu que votre conjoint soit manipulateur ou violent, on n’est pas nécessairement très loin de la justification du viol conjugal », nous rappelle dame Mazaurette.

Derrière les « préjugés sexistes » on trouve bien évidemment la « culture du viol », Harvey Weinstein et Dominique Strauss-Kahn en tête. C’est tout à fait comme le fameux « continuum des violences » : si vous sifflez au passage d’une jolie fille dans la rue ou bien si vous dites à votre compagne qu’elle a un peu pris du cul, c’est que vous êtes un émule de Landru. Vous savez, celui qui voulait ramener les femmes au fourneau.

Heureusement, dame Mazaurette veille au grain pour débusquer le sexisme partout où il se trouve (partout, justement).

Puis vient la conclusion, qui se veut définitive : « la pizza froide est le ciment du couple, car le sexe n’engage rien d’autre que les terminaisons nerveuses. Et c’est très bien comme ça. »

Dans cette phrase finale se dévoile le programme fondamental des féministes en matière de sexualité : le sexe ne DOIT rien engager d’autre que les « terminaisons nerveuses ». Le sexe ne doit rien être d’autre qu’une agréable gymnastique entre adultes consentants, dénuée d’implications morales et de responsabilités.

Ce qui a pour conséquences pratiques, d’une part, le fait d’encourager les femmes à avoir une sexualité « virilement indépendante » (dixit sainte Simone), c’est-à-dire à multiplier les partenaires et les « expérimentations », et d’autre part à exiger que les pouvoirs publics leur garantissent l’avortement à la demande.

En ce sens, dame Mazaurette ne se trompe pas en vouant aux gémonies l’idée que le sexe serait « le ciment du couple », car cette idée est effectivement anti-féministe. Cette idée signifie non pas, comme Dame Mazaurette affecte de le croire, que le sexe serait le seul liant entre un homme et une femme mais, plus modestement, que la sexualité est impliquante ou, si l’on préfère, qu’il est impossible de séparer totalement le corps et l’âme. Les sentiments amoureux mènent naturellement à la sexualité et la sexualité mène naturellement aux sentiments amoureux même si, bien sûr, le chemin est loin d’être toujours une ligne droite. Il s’agit d’une tendance, d’une tendance forte, pas d’une nécessité géométrique.

Mais l’idée que le sexe pourrait engager plus que les « terminaisons nerveuses » est anathème pour les féministes, car elles savent bien (tout en le déplorant amèrement), que, de ce point de vue-là, les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Les hommes sont beaucoup plus capables que les femmes de séparer la sexualité du reste de l’existence et de n’y voir qu’une agréable gymnastique. Les femmes, elles, lorsqu’elles s’essayent à une sexualité « virilement indépendante », font le plus souvent (après une brève phase de découverte où tout semble se dérouler comme prévu) l’expérience qu’il leur est très difficile de ne pas développer des sentiments d’attachement et de vulnérabilité envers les hommes avec lesquels elles couchent, quand bien même elles sont intimement persuadées de ne rien vouloir « construire » avec eux.

« Mais pourquoi ne m’a-t-il pas rappelé après notre partie de jambes en l’air, ce salaud dont je n’ai rien à foutre ?! » Voilà, en somme, ce que beaucoup se surprennent à éprouver (et que « la science qu’aime tant dame Mazaurette nous confirme, s’il en était besoin), et ceci, d’un point de vue féministe, est très grave. Inacceptable, même, et donc à déconstruire.

Dame Mazaurette n’a pas tort non plus de penser que, au sein d’un couple ordinaire, les femmes ont plus souvent à faire leur « devoir » que les hommes. Chez les hommes le désir sexuel est moins fluctuant et, en un sens, moins compliqué, que chez les femmes. Les hommes expérimentent souvent le besoin sexuel comme un véritable besoin, quelque chose qui est de l’ordre de la nécessité physique et qui s’impose très fortement à vous, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément agréable. Les romans de Houellebecq, par exemple, décrivent fort bien cette condition masculine, qui peut être assez misérable. Les femmes, en revanche, expérimentent rarement la sexualité comme une pulsion impérieuse. Elles sont, en un sens, plus libres.

Dans l’ordre ancien, l’ordre « sexiste » reposant sur des observations millénaires, on concluait de cet état de fait que la sexualité masculine a grand besoin d’être civilisée et que cette tâche incombe principalement aux femmes, précisément parce qu’elles sont un sexe plus naturellement continent et sentimental.

Il s’ensuivait tout un tas de choses, qui déplaisent souverainement aux féministes et que je n’ai pas besoin de détailler ici.

Mais l’ordre ancien – qui, bien sûr, était loin d’être parfait, car quel arrangement social peut l’être ? – a été remplacé par l’ordre féministe, dans lequel « la science » est censée remplacer le sens commun (mais uniquement lorsque les conclusions de « la science » s’accordent avec les prémisses féministes), la paranoïa a remplacé l’effort pour comprendre l’autre sexe et trouver des arrangements raisonnables, et la sexualité a été réduite à une friction de terminaisons nerveuses.

Dans cette ordre nouveau, dame Mazaurette peut gagner sa vie en prêchant le faux et en contribuant à rendre hommes et femmes malheureux, mais plus particulièrement les femmes, car il est de leur nature de vivre plus mal que les hommes le fait de ne pas parvenir à fonder et à maintenir une famille. Comme ciment du couple, dame Mazaurette mentionne le partage des tâches ménagères et les loisirs, mais elle ne dit pas un mot des enfants, qui pourtant sembleraient devoir se poser un peu là, comme lien entre un homme et une femme. Hasard ? Je ne crois pas.

jeudi 9 février 2023

Vivre

 




Nous sommes en Angleterre, en 1953. Mr Williams prend le train qui va l’amener à son travail. Mr Williams est le chef du bureau des travaux publics à la mairie de Londres. Les journées de Mr Williams, comme celles de tous les employés de la mairie, apparemment, consistent à appliquer scrupuleusement les deux grands principes de la parfaite bureaucratie : ne jamais rien faire pour la première fois et ne jamais faire aujourd’hui ce que l’on peut remettre au lendemain. Les dossiers vont de bureau en bureau, chacun y ajoutant son document ou son paraphe au passage, pour finir invariablement sur une pile quelconque, en attendant éventuellement d’être ressortis un jour pour recommencer le même circuit.

Mr Williams est un homme déjà âgé, impeccablement sanglé dans son costume rayé, le chapeau vissé sur la tête. Ses paroles sont rares, ses échanges avec ses collègues réduits au minimum professionnel. L’expression « avoir avalé un parapluie » semble avoir été inventée pour décrire Mr Williams.

Un jour, Mr Williams quitte le bureau plus tôt que d’ordinaire. Mr Williams va voir son médecin, qui lui confirme ce qu’il redoutait : il est atteint d’un cancer en phase terminale et n’a plus que quelques mois à vivre.

Le problème, c’est que, d’une certaine manière, Mr Williams est déjà mort. Sa jeune collègue, Miss Harris, l’a surnommé « Mister Zombie », non sans raison.

Sentir la main glacée de la mort qui s’appesantit sur son épaule tire brusquement Mr Williams des limbes dans lesquelles il végétait depuis un temps qui pouvait ressembler à l’éternité. Mr Williams veut vivre ces derniers mois qui lui restent à passer sur la terre. Mais comment faire ? Comment redonner un sens, une direction à une existence qui n’en a plus depuis longtemps ? Vers qui ou vers quoi se tourner ? Son fils et sa bru, avec lesquels il habite, ne peuvent lui être d’aucune aide : il est simplement incapable de leur parler de sa situation. Trop d’années de silence et de non-dit les séparent.

Tout d’abord, Mr Williams a une réaction parfaitement banale. Il songe au suicide, pour s’épargner quelques mois d’angoisse, mais n’a pas le courage de mettre son projet à exécution. On a beau se savoir condamné à mourir dans très peu de temps, la vie ne s’en accroche pas moins à vous avec une force que l’on ne soupçonnait tant que l’on n’en voyait pas la fin. Puis, à l’aide d’un écrivain alcoolique rencontré dans une station balnéaire, il s’essaye aux plaisirs bruyants et vulgaires que la foule confond trop facilement avec le bonheur. Mais bien sûr ces divertissements faciles ne pèsent rien devant la mort qui s’avance et Mr Williams se retrouve à nouveau face à lui-même.

De retour à Londres, il recherche la compagnie de Miss Harris, dont il envie la fraicheur juvénile et l’enthousiasme. Ne pourrait-elle pas lui apprendre ce que c’est que vivre ? La pauvre Miss Harris est évidemment incapable d’une telle chose et s’effarouche de voir Mr Williams lui tourner autour. Mais, en lui avouant la raison de son intérêt pour elle, le vieux fonctionnaire condamné comprend brusquement quelle est la réponse qu’il cherchait vainement.

Mr Williams va employer ce qui lui reste de vie à faire construire une modeste aire de jeux pour les enfants dans un lointain quartier de Londres où les traces de la guerre n’ont pas encore disparu. Pour cela, il va braver les règles et les convenances de son administration, allant jusqu’à supplier, très dignement, le terrible Sir James, qui règne du haut de sa morgue aristocratique sur cet univers de papier et de poussière et qui est, peut-être, le seul personnage entièrement négatif du film.

Vivre est un film britannique sorti sans bruit à la fin de l’année dernière et qui aurait mérité d’en faire bien davantage, car il est tout à fait remarquable. Officiellement, il s’agit d’un remake du film du même nom tourné par Kurosawa en 1952, qui est lui-même une adaptation d’une nouvelle de Tolstoï. Mais à vrai dire cette filiation est sans importance, car l’histoire, très simple, est universelle. En un sens, c’est l’histoire de chaque homme, pourvu qu’il ait un peu de conscience de lui-même.

Ce qui rend Vivre particulièrement attachant est sa subtilité et son art de la litote. Vivre commence par nous présenter ce qui ressemble à des caricatures : une caricature de haut fonctionnaire, une caricature d’administration, un chemin que l’on devine tout tracé, celui du vieux coincé qui découvre la vie au contact de la jeunesse. Puis tout prend peu à peu une autre tournure. Nous comprenons, à quelques indices, que Mr Williams est veuf sans doute depuis longtemps, qu’il n’a jamais voulu se remarier et qu’il a élevé seul son fils, sans jamais se plaindre ni lui confier ses sentiments. Depuis son enfance, Mr Williams aspirait à être simplement un gentleman : un type fiable, droit, respectueux des usages, qui fait son devoir sans jamais laisser trembler sa lèvre supérieure. Never complain, never explain.

Il n’y a rien de méprisable dans cet idéal austère, bien au contraire et il n’est que d’observer nos contemporains pour regretter qu’il soit passé de mode. Mr Williams, à la onzième heure de sa vie, comprend qu’être un gentleman ainsi entendu n’est pas suffisant. Parfois les convenances ont besoin d’être bravées, parfois de nouveaux chemins doivent être explorés, parfois les sentiments doivent être exprimés. Mais à aucun moment Mr Williams ne cesse d’être un gentleman. Jusqu’au bout il conserve le meilleur de ses qualités, mais en y ajoutant l’urgence de l’action : faire quelque bien tangible sur cette terre, avant de retourner voir son Créateur. Non pas un bien flamboyant, qui traverse les siècles, mais un bien modeste, prosaïque, qui peut-être durera peu et qui, à tout le moins, ne sera pas un monument à notre mémoire. Une simple aire de jeux pour les enfants, avec un tourniquet et deux balançoires.

Nous comprenons aussi que l’infernale bureaucratie où officie Mr Williams n’est au fond qu’un symbole. Que ses couloirs sombres et ses règles absurdes ne sont que le reflet de toute vie, lorsque nous nous laissons porter par la routine des jours et que rien d’important, de vraiment important, ne s’accomplit jamais. Nous sommes tous toujours sur le point de devenir l’un de ces ronds-de-cuir anonymes, comme Mr Williams.

Le film ne nous laisse d’ailleurs pas l’espoir que tous pourraient connaitre le même chemin de Damas que son héros. Après avoir fait le serment de s’inspirer de l’exemple de Mr Williams, ses collègues retombent dans leur routine et, tel saint Pierre au chant du coq, repoussent la première occasion de l’imiter qui se présente. De même, Mr Williams ne parvient jamais à nouer le dialogue avec son fils et meurt sans jamais lui avoir dit qu’il était malade. Non pas parce l’affection serait absente entre eux, bien loin de là, mais parce qu’il est des liens brisés qu’il est impossible de réparer.

Vivre bénéficie aussi de la présence dans le rôle-titre d’un acteur hors du commun et trop peu connu : Bill Nighy (que vos enfants ont peut-être vu dans Harry Potter ou Pirates des Caraïbes) est admirable de justesse et d’élégance de bout en bout.

Sans doute Mr Williams aurait-il désapprouvé ces formules clinquantes et un peu convenues, mais peut-être est-il permis de suggérer que Bill Nighy tient là le rôle de sa vie et que Vivre est l’un de ces films qu’il faut avoir vu avant de mourir ?

jeudi 15 décembre 2022

Annie Ernaux : passion simplifiée

 


Je n’avais jamais lu de livre d’Annie Ernaux.

Il faut dire que plusieurs obstacles, et non des moindres, me séparaient de son œuvre. D’une part le fait que – à ce que j’avais compris – la plupart de ses livres appartiennent à la catégorie tellement contemporaine et, sauf exception, tellement inintéressante de l’autobiographie. D’autre part, ses opinions politiques, pas seulement affichées mais claironnées, qui la rangent dans le camp de l’extrême-gauche à front de taureau, comme la bêtise du même nom. Qu’ai-je besoin de lire les récits autobiographiques d’une féministe bourdieusienne antisémite ? me disais-je à peu près. La vie est déjà bien trop courte pour tous les livres qu’il faudrait lire, le reste est distraction coupable. Et enfin, la maigreur indigente de ses ouvrages. Je trouvais simplement scandaleux de devoir dépenser sept ou huit euros pour soixante-dix pages en format poche - et encore, avec de larges blancs entre les « chapitres ». C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Mon côté « bourgeois », sans doute, dirait madame Ernaux.

Et puis est venu le prix Nobel. Et puis j’ai écouté une émission radiophonique où Alain Finkielkraut et Pierre Assouline disaient assez de bien de l’œuvre de la nouvelle Nobel, et notamment de « Passion simple ». Allons, me suis-je dis, peut-être l’œuvre vaut elle mieux que son auteur. Dépassons nos préjugés et essayons.

J’ai donc lu « Passion simple ».

Annie Ernaux y raconte la passion dévorante qu’elle a éprouvée pour un homme, qu’elle désigne par l’initiale A. Cette passion a duré une petite année, durant laquelle, dit-elle, elle n’a rien fait d’autre que l’attendre : attendre qu’il lui téléphone et qu’il vienne chez elle. A était marié et ne pouvait donc lui accorder que quelques heures parcimonieuses de temps à autre. Il était originaire des pays de l’Est, et seulement de passage en France. On devine donc que cette passion, si l’on mettait bout à bout tous les moments où Annie Ernaux et son amant ont réellement été ensemble, tiendrait en réalité sur quelques jours, une semaine peut-être, dilués sur toute une année. Une année faite, de son côté à elle, essentiellement d’attente, de rêves, d’angoisse et de jalousie. Passionné rime avec tourmenté. Car rien n’indique que A. ait éprouvé les mêmes sentiments extrêmes qu’Annie Ernaux. Tout indique au contraire qu’elle n’était pas beaucoup plus pour lui qu’un objet sexuel. Une passade amusante entre deux projets plus sérieux.

Voilà toute l’histoire.

De cette histoire, à la fois banale et hors-normes (car l’amour est chose commune, mais l’amour passionné l’est précisément en ceci qu’il fait temporairement mépriser et négliger tout le reste) on aurait pu tirer bien des choses intéressantes en somme. Annie Ernaux, elle, n’en a pas tiré grand-chose. Une description plate de cet épisode de bouleversement intime. Plate stylistiquement, conformément au cahier des charges qu’elle s’est fixé très tôt en tant qu’écrivain. Mais surtout plate psychologiquement. Car Annie Ernaux se refuse à l’explication, à l’analyse de cette passion, au motif que « cela reviendrait à la considérer comme une erreur ou un désordre dont il faut se justifier. » Elle veut, dit-elle, simplement « exposer » sa passion et essaye donc de s’en tenir à une description de ce qu’elle a fait ou de la manière dont elle se comportait durant cet épisode de sa vie.

Mais comme la passion est essentiellement un état intérieur, une exposition extérieure manque essentiellement de matière, et c’est sans doute la vraie raison de la brièveté de cet opuscule : il n’y a finalement pas grand-chose à raconter d’une passion dès lors qu’on se refuse à « l’expliquer », c’est-à-dire à en exposer les motifs et les tours et détours intérieurs, sentiments et opinions inséparablement mêlés. Peut-être Annie Ernaux a-t-elle analysé sa passion, mais elle ne le fait pas partager à ses lecteurs et dès lors ceux-ci se désintéressent vite de cette pantomime : un peu comme si vous deviez regarder une représentation de Roméo et Juliette sans entendre les tirades des acteurs. Ou plutôt : ils s’en désintéressaient vite si Annie Ernaux ne les devançait pas en faisant si bref. Dès la page 52 nous apprenons que A « est retourné dans son pays il y a six mois ». Elle aurait pu faire encore plus court, nous n’y aurions pas perdu grand-chose.

Car expliquer, contrairement à ce qu’affirme Annie Ernaux, ne signifie pas nécessairement se justifier comme devant un tribunal, cela signifie d’abord essayer de comprendre ce qui vous est arrivé. Et tant que nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, nous ne le vivons pas pleinement. Nous restons à la surface de nous-mêmes et ce qui est vécu l’est à la manière des somnambules. Contrairement à une croyance très répandue, il n’y a pas d’opposition entre vivre et faire retour sur soi-même, ou entre l’action et la pensée. On ne vit pleinement qu’en étant capable de faire retour sur soi-même, de se rendre raison à soi-même, autant que possible, de ce que l’on croit et de ce que l’on ressent (les deux n'étant d’ailleurs pas réellement distincts), et c’est sans doute pourquoi Socrate déclarait que la vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue. Mais, pour s’examiner soi-même, il faut se voir, en quelque sorte, avec les yeux d’un autre. L’être humain est celui qui a besoin de sortir de lui-même pour se connaitre lui-même, et c’est pourquoi il a inventé la littérature. Parce que c’est en inventant des fictions qu’il peut découvrir sa réalité. Annie Ernaux aurait sans doute dû réfléchir davantage à sa propre activité en tant qu’écrivain.

Il est vrai que, comme elle l’a raconté par exemple dans son discours de réception du prix Nobel, elle s’est fixé très tôt un programme : venger sa race et son sexe par ses écrits. Ce programme vindicatif n’est certes favorable ni à la connaissance de soi-même ni à la compréhension des autres en général, car il implique que la passion dominante de l’écrivain est une forme d’indignation, passion bavarde mais sourde, qui produit des justifications mais se ferme à toute explication. La nuance, la finesse, le désir désintéressé de connaitre sont les ennemis mortels de l’indignation.

Pour vouloir venger sa race et son sexe, il faut être persuadé que sa race (c’est-à-dire sa classe sociale) et son sexe (c’est-à-dire les femmes) sont victimes d’une terrible injustice et ils ne sauraient être pleinement victimes – et donc dignes d’être vengés – s’ils sont en quelque manière co-responsables de leur situation.

On soupçonne que c’est l’une des raisons pour lesquelles Annie Ernaux se refuse à « expliquer » cette « passion simple » qu’elle a vécue : car celle-ci ne cadre pas tout à fait avec l’idée qu’elle se fait d’elle-même ni avec son programme de « venger son sexe ».

Car entre Annie Ernaux la féministe et Annie Ernaux l’amante passionnée, il y a comme une solution de continuité. Ce que raconte « Passion simple », lorsqu’on le lit un tout petit peu entre les lignes, c’est l’obsession d’une femme à l’orée de la cinquantaine pour un homme plus jeune qu’elle, sans doute beau (elle évoque une certaine ressemblance avec Alain Delon), certainement très macho, selon les critères actuels, avec lequel elle se conduit comme une serpillière, attendant passivement qu’il la siffle pour la sauter, s’il est permis de dire les choses crûment. Sans doute, selon les critères de la « moralité bourgeoise » qu’Ernaux méprise certainement, A se conduit mal puisqu’il est marié et qu’il se comporte de manière manifestement très égoïste avec Annie Ernaux. Mais le fait est que celle-ci est tout à fait consentante et qu’elle adore être tout ce que les féministes sont censées détester : un pur objet sexuel, un pâte molle passive entièrement soumise au désir de « son homme », qui n’est d’ailleurs même pas le sien.

Annie Ernaux n’est sans doute pas sans avoir conscience de ce que cette attitude d’extrême soumission peut avoir de honteux, que l’on soit homme ou femme d’ailleurs, de même que le fait de laisser les considérations érotiques dominer toute votre existence – de penser avec ses fesses ou avec sa bite, s’il est à nouveau permis d’exprimer les choses trivialement.

« Passion simple » s’ouvre sur un aveu : « Cet été, j’ai regardé pour la première fois un film classé X à la télévision sur Canal+ ». Comme Annie Ernaux n’a pas de décodeur Canal+, ce film X est une histoire sans paroles et aux images floues : « L’histoire était incompréhensible et on ne pouvait prévoir quoi que ce soit, des gestes ou des actions », écrit-elle. Dans cette bouillie visuelle et sonore, on ne distingue clairement qu’une chose : le coït, filmé en très gros plan. Annie Ernaux décrit cette vision comme « bouleversante », et pas au sens positif du terme. Elle conclut : « Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. »

Mais la stupeur et l’angoisse sont en elles-mêmes une forme de jugement moral implicite, non formulé : ceci n’est pas bien. Les animaux n’éprouvent ni angoisse ni stupeur devant l’acte sexuel de leurs congénères, ni excitation non plus. La pornographie est une activité spécifiquement humaine, précisément parce qu’elle est une activité dont la signification et l’intérêt se situent sur le plan de la moralité.

« Passion simple » pourrait sembler le contraire de la pornographie, puisque l’acte sexuel n’y est jamais décrit, mais d’une certaine manière il est bien un écrit pornographique : il expose ce qui devrait rester caché dans l’intimité, ce qu’il est naturellement honteux d’exposer au regard d’autrui, c’est-à-dire l’état d’abandon et de déraison dans lequel peut parfois nous plonger la passion érotique, et, le fait même qu’Annie Ernaux refuse d’entrer dans une « explication » de sa passion a exactement le même effet que le brouillage du film X sur Canal+ : le seul motif que le lecteur voit très distinctement, le seul motif qu’il peut voir, c’est le motif sexuel.

Le plus probable, en réalité, est que cette passion simple est surtout une passion simplifiée, dont le sexe n’est qu’une partie de l’équation, car chez l’être humain il est fort rare que le sexe soit uniquement du sexe. En dépit de toutes nos tentatives en ce sens, il ne nous est pas possible de séparer totalement les plaisirs de la sexualité du reste de notre existence, pas plus qu’il ne nous est possible de séparer le corps et l’âme.

Dans l’émission radiophonique qui m’a amené à lire « Passion simple », Finkielkraut et Assouline s’efforçaient de distinguer la stupidité des opinions politiques d’Annie Ernaux et son œuvre. Cette distinction est sensée jusqu’à un certain point, mais jusqu’à un certain point seulement, car si le reste de l’œuvre d’Annie Ernaux est conforme à « Passion simple » (qui passe pour un des sommets de cette œuvre, si j’ai bien compris), alors elle prouve qu’il n’est pas possible d’être borné politiquement sans être aussi borné moralement, psychologiquement, humainement, et donc sans être passablement limité en tant qu’écrivain.

Ce qui est sûr c’est que je n’irai pas vérifier. Ma connaissance de l’œuvre d’Annie Ernaux s’arrêtera là.

mardi 15 novembre 2022

Green Philosophy : Comment penser sérieusement au sujet de la planète

 


Il est certainement schématique mais pas entièrement trompeur de dire que le socialisme, à ses débuts, était une mauvaise réponse à une bonne question, ou plutôt à plusieurs bonnes questions. La « question sociale », comme on disait alors, n’était pas une invention des socialistes, même si ceux-ci avaient, dès l’origine, tendance à la poser en des termes qui la rendait insoluble. Avant de devenir une pure fiction idéologique aux mains des communistes, le prolétariat existait réellement et il était légitime de se préoccuper de la condition particulièrement misérable de ces petites mains de la révolution industrielle. De même qu’il était légitime de se préoccuper, à l’autre bout de l’échelle sociale et pour d’autres raisons, de l’oligarchie industrialo-financière que cette même révolution était en train d’engendrer.

Allan Bloom, le célèbre universitaire américain auteur de L’âme désarmée, aimait décrire Germinal  comme étant « La version poétique du Manifeste du parti communiste ». Emile Zola n’était ni communiste ni socialiste, mais il avait été intéressé et ému par la condition des mineurs, et plus largement par la condition des ouvriers de son époque, et son grand roman a sans doute plus fait pour la progression des thèses socialistes dans l’opinion française que l’activité de générations de militants. Car il rendait poignants et manifestes et pour le plus grand nombre des problèmes bien réels et qui ne pouvaient pas rester sans réponse.

Ainsi, ceux qui, dès l’origine, ont compris que le socialisme n’était en réalité qu’une « nouvelle formule de la servitude », comme le déclarait Tocqueville à la tribune de l’Assemblée Constituante en septembre 1848, ont aussi, pour les plus clairvoyants d’entre eux, compris qu’ils ne pouvaient pas se contenter de cette dénonciation et qu’il leur fallait également trouver des réponses acceptables à la « question sociale », ainsi qu’à la concentration croissante du capital productif entre quelques mains.

Défendre la propriété privée et avertir que le despotisme marchait inévitablement sur les talons du socialisme ne pouvait suffire pour détourner le grand nombre de cette doctrine funeste, car les conséquences ultimes du socialisme paraissaient lointaines et incertaines pour la foule qui, comme le dit encore Tocqueville, « suit toujours les grands chemins battus en fait de raisonnement », alors que les bouleversements sociaux induits par la révolution industrielle et la misère d’une partie des ouvriers étaient perceptibles par chacun. En somme, il ne fallait pas seulement réfuter la doctrine socialiste, il fallait aussi inventer une doctrine sociale alternative.

Il en va de même aujourd’hui vis-à-vis des questions environnementales. Il n’est que trop évident, désormais, que les partis et les organisations écologistes dominantes sont les corps dans lesquels le spectre communiste s’est réincarné en Occident après la désintégration de l’empire soviétique et que leurs politiques portent en elle l’oppression, la misère et la nuit de l’esprit comme la nuée porte l’orage. Mais dénoncer les « Khmers verts » ne suffit pas et ne suffira pas à empêcher leur progression dans les esprits et dans les institutions.

La modernité technique et économique a libéré des forces colossales qui, si elles ont considérablement amélioré la condition matérielle de l’humanité depuis deux siècles, ont aussi engendré des problèmes d’une ampleur inédite, dont l’explosion démographique, qui a fait passer la population mondiale de 2 à 8 milliards d’êtres humains en moins d’un siècle, n’est pas l’aspect le moins spectaculaire.

Tout être vivant métabolise et tout métabolisme implique le rejet de déchets dans l’environnement de l’organisme ;  ce qui, d’une certaine manière, n’est que la traduction du deuxième principe de la thermodynamique. Toute concentration d’êtres vivants finit donc par menacer la survie de ceux-ci lorsqu’elle passe un certain seuil. L’inventivité humaine peut faire oublier temporairement cette loi de la nature, en repoussant les limites de la concentration maximale, mais elle ne peut pas la faire disparaitre. « L’haleine de l’homme est mortel à ses semblables, au propre comme au figuré », écrivait Rousseau bien avant que l’écologie ne fasse son apparition. Ainsi, la conscience que toute choses sont finies dans le monde sublunaire, que par conséquence la prodigieuse accumulation matérielle et l’augmentation de population qui l’a accompagnée ne sauraient se poursuivre indéfiniment, finit inévitablement par nous rattraper. C’est d’abord cette « mauvaise conscience », cette certitude obscure que nous sommes engagés sur un chemin qui, tôt ou tard, se transformera en impasse, qui alimente la montée de l’écologisme et les « désastres écologiques » que l’on nous annonce régulièrement, qu’ils soient vrais, exagérés ou controuvés, apparaissent comme de simples confirmations de cette inquiétude fondamentale dont ils ne sont pas la cause.

Malgré toute la méfiance que peut et que doit inspirer le mouvement écologiste, il nous faut reconnaitre que les questions qu’il pose ne peuvent pas être éludées.

Il est vrai que l’écologie est aussi, très souvent, le véhicule d’une condamnation morale et politique de la modernité qui n’a que peu à voir avec l’état réel de notre environnement. Dans une large mesure, l’écologie dite politique est devenu le moyen d’expression d’un égalitarisme radical animé par ce que Nietzche nommait le « ressentiment ».

Mais cela non plus ne saurait nous dispenser de prendre l’écologie au sérieux, car les préoccupations morales qui nourrissent ce ressentiment ne sont pas tout à fait sans motifs. Il y a toujours eu quelque chose de problématique dans la libération du désir d’acquérir de même que dans le projet de devenir comme maitres et possesseurs de la nature et si nous pouvons, à juste titre, nous moquer de ceux qui dénoncent le « consumérisme » grâce aux derniers gadgets high-tech que leur offre la société de consommation, nous ne pouvons pas simplement ignorer leurs interrogations. Après tout, n’est-ce pas Socrate qui, en rentrant dans une boutique, se réjouissait de voir là tant de choses dont il n’avait pas besoin ?

Nous ne pourrons espérer vaincre l’écologie dominante que si nous faisons l’effort de proposer une écologie alternative, une écologie qui soit compatible avec les grandes réalisations politiques, morales et intellectuelles de la civilisation occidentale, au lieu d’en être l’un des pires ennemis comme elle l’est aujourd’hui.

C’est ce qu’avait très bien compris Roger Scruton, le grand philosophe anglais, mort en 2020. Green philosophy, paru en 2012, est la contribution de Scruton à cette tâche essentielle. Ce livre, un des tout derniers qu’il ait publié, peut, par bien des aspects, être considéré comme la culmination de son œuvre et une récapitulation des thèmes les plus importants de celle-ci. C’est aussi un livre que devraient étudier et méditer tous ceux qui se soucient sincèrement d’écologie, et parmi eux tout particulièrement ceux qui combinent le sens politique avec le sensibilité écologique, et qui comprennent par conséquent quel danger pour l’humanité représente l’écologie dominante.

La perspective sur les questions environnementales proposée par Roger Scruton est une perspective que lui-même qualifie de « conservatrice », et certainement cette caractérisation est correcte, mais ce terme a été tellement malmené et utilisé à tort et à travers qu’il nécessite quelques explications.

Être conservateur pour Scruton signifie d’abord rejeter toute approche salvifique de la politique. Le but de l’action politique n’est pas de sauver l’humanité, de nous amener à une sorte de conversion morale qui provoquerait un changement radical de notre vie, mais de nous permettre de concilier et de réconcilier autant que possible les désirs et les objectifs différents, et même souvent contradictoires, des membres de la communauté politique. Le conservateur est celui qui accepte l’humanité telle qu’elle est dans ses grands traits essentiels, qui non seulement n’a aucun espoir de la transformer radicalement mais qui n’a même aucun désir de le faire, car il comprend à quel point le bon et le mauvais sont intimement liés en l’homme et ne sauraient être séparés sans détruire l’humanité elle-même. Bref, le conservateur se sent à sa place dans l'ordre social hérité et imparfait de ceux qui se débrouillent au jour le jour pour faire face aux problèmes toujours renouvelés de l’existence. Il place ses affections et sa loyauté dans ce qu’Edmund Burke appelait « les petits pelotons » (The little platoons), c’est-à-dire dans les communautés établies où le destin l’a placé : famille, village, église, etc. dans lesquelles Burke voyait « le premier anneau de la chaine qui nous conduit à l’amour de la patrie et à l’amour de l’humanité. »

Le conservateur, par conséquent, a une approche modeste de l’action politique, où le but premier de l’Etat n’est pas de réorienter la société autour d’un objectif dominant donné d’en haut, mais de permettre aux individus de s’organiser pour régler par eux-mêmes les problèmes qui les concernent directement.

« En général, écrit Scruton, « une politique conservatrice renvoie les décisions et les risques aux personnes qui en sont le plus affectées. Elle considère l'État comme l'ami de la société civile, et la société civile comme un organisme autorégulateur, dans lequel la résilience et l'inventivité plutôt que la réglementation et la dépendance sont les instruments de survie. »

On le sait, ceux qui se disent et se veulent écologistes ont, dans leur très grande majorité, une approche diamétralement opposée puisqu’ils rejettent les communautés héritées en faveur d’un mouvement, une société imaginaire d’esprits semblables, unis autour d’un objectif commun et rédempteur. Pour eux la politique doit avoir un caractère de transformation du monde et ils considèrent avec un mélange de mépris et d’indignation les compromis et les ajustements à petite échelle qui, pour le conservateur, constituent le cœur de l’action politique.

Alors que le conservateur s’efforce, comme le dit Scruton, de faire en sorte que l’Etat soit l’ami de la société civile, l’écologiste contemporain conçoit plutôt la puissance publique comme le tuteur d’une société civile irresponsable et indigne de confiance : mélange de directeur de conscience dépourvu de toute charité et de père de famille dépourvu de toute affection pour ceux dont il a la charge. Bien évidemment les écologistes de cette persuasion travaillent activement à court-circuiter tous les mécanismes institutionnels qui obligent les gouvernants à rendre des compte aux gouvernés et à bâtir des institutions d’un nouveau genre, entièrement irresponsables, et dont ils espèrent bien prendre les commandes.

L’écologie politique, telle qu’elle existe actuellement, signifie donc l’extinction de la démocratie au nom de la préservation des écosystèmes et, plus largement, l’extinction de toute forme de liberté politique au nom de « l’urgence écologique ». Ce qui devrait déjà être un motif suffisant pour la rejeter.

Mais il est une autre raison pour laquelle cette forme d’écologie ne peut pas être la solution aux problèmes environnementaux bien réels auxquels nous sommes confrontés.

La question que Scruton considère comme centrale en matière d’écologie, et à laquelle les écologistes sont incapables de répondre, est celle de la motivation : quel motif peut inciter les gens ordinaires à prendre soin de l’environnement et à intégrer dans leurs projets le bien des générations futures lorsque cela signifie pour eux des sacrifices significatifs ici et maintenant ? La réponse écologiste standard est : la contrainte ; c’est-à-dire en fait l’adhésion à la religion du salut écologique pour la petite poignée de militants convaincus qui seront aux commandes et la peur pour tout le reste de la population. Ce qui revient à avouer qu’ils sont incapables de persuader les gens ordinaires de considérer les problèmes écologiques comme étant leurs problèmes.

Pour Roger Scruton, le seul motif réellement disponible sur lequel nous pouvons nous appuyer pour préserver l’environnement est ce qu’il appelle l’oikophilie, l’amour du foyer. Ce foyer est d’abord l’endroit où l’on vit avec sa famille, là où nos pères et les pères de nos pères ont vécu : cet endroit particulier de la terre qui n’est interchangeable avec aucun autre, parce qu’il a sa physionomie propre façonnée par les générations successives qui s’y sont implantées, enracinées patiemment, et parce que les souvenirs y sont enfouis à côté des morts. Il est ensuite le tout plus grand mais néanmoins limité, particulier, dans lequel s’inscrit l’endroit où l’on vit : le corps politique souverain dont les lois, les armes et le mœurs protègent et façonnent le foyer individuel. C’est-à-dire, aujourd’hui, la nation. Selon Scruton, si les conservateurs adoptaient un slogan, celui-ci devrait être : « Sentir localement, penser nationalement. »

L’oikophilie est un motif puissant et universel, qui a été chanté par les plus grands poètes, et que tout homme peut reconnaitre, en lui-même ou chez autrui. Lorsque, dans Richard II, Jean de Gand, au moment de mourir, parle de son pays en ces termes inoubliables :

« Cet autre Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre contre l’invasion et le coup de main de la guerre, cette heureuse race d’hommes, ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent qui la défend, comme un rempart, ou comme le fossé protecteur d’un château, contre l’envie des contrées moins heureuses, ce lieu béni, cette terre, cet empire, cette Angleterre. »

Nous  comprenons tous ce qui l’anime et nous sommes émus, même si nous ne sommes pas Anglais, même si, éventuellement, nous détestons l’Angleterre en tant que corps politique.

 « L’oikophilie », écrit Scruton, « trouve son origine dans notre besoin de protection et de sécurité, mais elle s'étend à notre environnement de manière plus mystérieuse et moins intéressée. Elle inspire la responsabilité et elle étouffe le calcul. Elle nous dit d'aimer, et non d'utiliser, de respecter et non d'exploiter. Elle nous invite à considérer les choses qui sont dans notre « paysage domestique » comme nous considérons les personnes : non pas comme des moyens seulement, mais comme des fins en soi. Elle absorbe et transforme de nombreux motifs subsidiaires, dont deux méritent notre attention, car ils ont inspiré presque tous les grands mouvements contemporains de conservation de la nature : l'amour de la beauté et le respect pour ce qui est sacré. »

L’oikophilie est ce qui permet de passer du « je » au « nous » et qui peut inspirer à l’homme du commun un véritable souci de la nature, non pas comme une ressource à exploiter mais comme un héritage à conserver et à transmettre. Elle est la racine de toute préoccupation environnementale durable et efficace.

Malheureusement, l’oikophilie n’est pas en vogue de nos jours parmi les gens qui se veulent éclairés. Chez les intellectuels et tous ceux qui écoutent les intellectuels, c’est même le sentiment contraire qui domine très largement : ce que Scruton nomme l’oikophobie, c’est-à-dire la répudiation active du foyer, le fait de considérer comme moralement répugnant toutes les formes ordinaires de patriotisme et d'attachement local.

Dans les mouvements et les partis écologistes, l’oikophobie règne aujourd’hui pratiquement sans partage. Avec pour conséquence que, de plus en plus, les mouvements et les partis écologistes semblent s’ingénier à rendre le monde inhabitable pour l’être humain. Ainsi, pour prendre un seul exemple, le fait que les champs d’éoliennes ruinent irrémédiablement l’harmonie des paysages, loin d’être considéré comme un inconvénient est au contraire un de leurs principaux avantages aux yeux de leurs défenseurs les plus acharnés, comme le fait justement remarquer Scruton : « Nombre de ceux qui préconisent ces dispositifs visuellement intrusifs se réjouissent en réalité du coup qu’ils portent aux « NIMBY » passéistes qui ont tant investi dans leurs panoramas.»

La privation de ce qui nous est cher est une juste pénitence pour nos péchés environnementaux.

Mais en faisant de l’écologie une pénitence et de la sauvegarde de l’environnement la mission sacrée d’une sorte de clergé mondial, l’écologisme aboutit en pratique à rendre insoluble les problèmes qu’il prétend résoudre, et même en crée de nouveaux.

Si nous prenons par exemple la question du réchauffement climatique, censée être la priorité numéro un en matière d’écologie, nous pouvons aisément constater que les actions entreprises n’ont abouti jusqu’à maintenant essentiellement qu’à deux choses : d’une part des traités internationaux qui ne seront jamais respectés, des traités fixant « des objectifs irréels, poursuivis dans l'ignorance des moyens de les atteindre, et sans aucune idée claire des conséquences d’une telle tentative sur les sentiments de la population, sur les objectifs concurrents et sur les nombreux autres facteurs qu'un gouvernement avisé doit prendre en considération », comme l’écrit Scruton. D’autre part, une bureaucratisation croissante de l’économie, avec tous les maux afférents à une économie administrée : le favoritisme, la corruption, l’irrationalité, le gaspillage et, in fine, les désastres écologiques, comme devraient nous l’avoir appris l’exemple des pays communistes et comme nous le rappelle aujourd’hui, entre autres, le développement à marche forcée des éoliennes et de la voiture électrique.

Ceci n’est pas une situation temporaire qui pourrait être améliorée avec les bonnes contraintes et les bonnes incitations, mais la conséquence nécessaire d’une manière de procéder qui considère l’écologie comme une transformation radicale du monde humain imposée par une avant-garde éclairée. L’écologisme n’est pas la solution aux problèmes écologiques, il est devenu une partie de ces problèmes, comme Scruton le montre magistralement.

« Du fait de sa rationalité », écrit Léo Strauss dans Droit naturel et histoire, « l’homme dispose de plus de possibilités qu’aucun être au monde : la conscience de cette latitude, de cette liberté est associée au sentiment que l’exercice sans frein de cette liberté n’est pas juste. La liberté de l’homme va de pair avec une terreur sacrée, avec une sorte de pressentiment que tout n’est pas permis. »

Cette « terreur sacrée » face à l’usage que nous pourrions faire de notre liberté est sans aucun doute l’une des raisons principales pour laquelle l’écologie a, peu à peu, envahie la conscience de l’homme occidental, jusqu’à devenir l’un des thèmes essentiels de la conversation civique et de l’action publique. Mais cette conscience que tout n’est pas permis à l’homme, salutaire lorsqu’elle est guidée par la raison, peut aisément se transmuer en un désir de purification destructeur, bien plus cruel que le mal qu’il prétend combattre. La conscience écologique, estimable en son principe, est ainsi devenue un fanatisme environnemental dont le motif dominant est moins l’amour de la nature que la détestation de l’homme et qui, si nous le laissons faire, ajoutera des chapitres inédits aux annales de la tyrannie, chose pourtant difficile.

Il n’est pas de tâche politique beaucoup plus urgente et beaucoup plus importante, ici et maintenant, que de combattre ce fanatisme et de donner aux préoccupations environnementales une forme raisonnable, qui aboutisse à rendre réellement meilleur le monde que nous habitons, au lieu d’ajouter à l’entropie et à l’irrationalité.

Avec Green Philosophy, Roger Scruton a laissé à ceux qui voudraient s’atteler à cette noble mission tous les matériaux nécessaires pour y parvenir, et surtout il a donné un exemple inestimable de ce que signifie penser sérieusement au sujet de notre planète.

dimanche 12 juin 2022

Demain l'apocalypse climatique ?

 


« L'homme a déjà modifié le climat de la planète. Les températures augmentent, le niveau de la mer monte, les glaciers disparaissent, et les vagues de chaleur, les tempêtes, les sécheresses, les inondations et les incendies de forêt sont un fléau de plus en plus grave de par le monde. Les émissions de gaz à effet de serre sont à l'origine de tous ces phénomènes. Et si elles ne sont pas éliminées rapidement par des changements radicaux de nos modes de vie et de consommation, la science nous dit que la Terre est condamnée. »

Ce paragraphe pourrait avoir été écrit ou prononcé par à peu près n’importe quel homme politique occidental, à peu près n’importe quel journaliste, à peu près n’importe quel « expert » fréquemment sollicité par les médias, et même sans doute par à peu près n’importe quel citoyen ayant fait des études supérieures et âgé de moins d’une quarantaine d’années. Ce paragraphe exprime en substance l’opinion occidentale moyenne concernant le « changement climatique » : celle qui fait autorité aussi bien dans les cercles de pouvoir que parmi les gens aspirant à la respectabilité, celle que l’on enseigne aux enfants à l’école et dont il est périlleux de s’écarter.

Le « consensus » porte sur cinq propositions :

1)    La terre se réchauffe, et se réchauffe rapidement.

2)   L’homme est le principal responsable de ce réchauffement, notamment à cause de la combustion des hydrocarbures.

3)      Ce réchauffement va avoir et a déjà commencé à avoir des conséquences dramatiques.

4)      Nous devons agir immédiatement pour limiter le plus possible ce réchauffement.

5)    La meilleure, et même la seule manière responsable d’agir est de diminuer drastiquement nos émissions de CO2, c’est-à-dire notamment de ne plus consommer d’hydrocarbures dans un futur proche.

Ce quasi-consensus politique et social est censé traduire un consensus scientifique : concernant la réalité du changement climatique, ses causes, ses effets et comment nous devons y faire face, La Science serait catégorique, définitive. Par conséquent, toute personne s’écartant de ces propositions serait soit un idiot, soit un ignorant, soit un malfaisant. Fermez le ban.

Pourtant, ceux qui s’intéressent sérieusement à la question savent que, de temps à autre et depuis longtemps, des voix discordantes font brièvement surface dans la conversation civique, avant d’être emportées par les vagues déferlantes du « consensus ». Contrairement à ce que les tenants dudit « consensus » tentent de faire croire, ces voix ne sont pas nécessairement celles d’incompétents, d’ignorants ou de scientifiques ayant vendu leur âme à l’industrie pétrolière. Et ceux qui ont eu la curiosité et la patience d’écouter les indications données par ces voix – par exemple en faisant l’effort de lire réellement les fameux rapports d’évaluation du GIEC, au lieu de se contenter du rapport de synthèse ou du « résumé à l’usage des décideurs politiques » comme le font l’écrasante majorité de ceux qui s’expriment publiquement sur le sujet - ont pu découvrir que le tableau dressé par la science (celle qui se contente modestement d’un petit « s », conformément à sa nature sceptique et zététique) était, en effet, passablement différent du tableau apocalyptique dressé par La Science que vénèrent les tenants du « consensus ».

L’une de ces voix est celle de Steven Koonin. Koonin est un scientifique de formation, aux états de service impeccables, ancien vice-président de l’université de Caltech (California Institute of Technology) et qui fut durant deux ans sous-secrétaire d’état chargé de la science dans l’administration Obama. Koonin ne peut sérieusement être accusé ni d’être incompétent, ni d’être ignorant, ni d’être un abominable suppôt de Donald Trump. Pourtant, selon lui, ce que nous savons réellement concernant le changement climatique – à la différence de ce que nous croyons savoir - peut se résumer ainsi :

« La terre s'est réchauffée au cours du siècle dernier, en partie à cause de phénomènes naturels et en partie en réponse à l'influence croissante exercée par l'homme. Ces influences humaines (surtout l'accumulation de CO2 provenant de la combustion de combustibles fossiles) exercent un effet physiquement faible sur le système complexe du climat. Malheureusement, nos observations et notre compréhension limitées sont insuffisantes pour quantifier utilement la façon dont le climat réagira aux influences humaines ou comment il varie naturellement. Cependant, même si les influences humaines ont presque quintuplé depuis 1950 et que le globe s'est modestement réchauffé, la plupart des phénomènes météorologiques graves restent dans les limites de la variabilité passible. Les anticipations des événements climatiques et météorologiques futurs reposent sur des modèles manifestement inadaptés à cet objectif. »

Koonin explique et justifie longuement les affirmations contenues dans ce paragraphe dans son dernier livre, intitulé Unsettled (« Pas définitif ») et sous-titré, de manière plus explicite : « Ce que nous dit la science du climat, ce qu’elle ne dit pas, et pourquoi c’est important. » Unsettled est un livre que devrait avoir lu toute personne prétendant avoir un avis sur le changement climatique, c’est-à-dire, en fait, aujourd’hui, à peu près tout citoyen occidental. Clair, mesuré, didactique, avec beaucoup de données et de graphiques, souvent tirés des rapports d’évaluation du GIEC (AR – Assessment Report – le dernier publié étant AR6, sixième du genre, donc), Unsettled permettra au profane de ne plus se laisser impressionner – et, en vérité, souvent terroriser – par les arguments d’autorité tirés de La Science et d’aborder les questions politiques liées au changement climatique avec toute le prudence et la nuance qu’elles méritent, mais qu’elles reçoivent si rarement. Il devrait donc être férocement contesté et attaqué.

Comme ce livre n’a malheureusement à peu près aucune chance d’être traduit un jour en français, je vous en propose un compte-rendu un peu étoffé (mais nullement exhaustif), accompagné de quelques graphiques tirés du livre.

LE RÉCHAUFFEMENT

Commençons par la question du réchauffement.

Il est incontestable que l’atmosphère terrestre se réchauffe depuis bientôt un siècle et demi. Pour parle de manière plus précise, entre 1880 et 2019, l'anomalie de la température moyenne à la surface du globe a augmenté d’un degré Celsius (les « anomalies » mesurent de combien la variable observée - dans ce cas, la température - à un endroit donné s'écarte de la valeur de base (moyenne) à cet endroit. Parler en termes d’anomalies rend les comparaisons spatiales et temporelles plus aisées). C’est ce que montre le graphique 1.1.

Il faut immédiatement ajouter plusieurs choses à cette observation fondamentale pour qu’elle ne soit pas trompeuse.

D’une part, la température à la surface de la terre a considérablement varié au cours de son histoire. La température moyenne, pas plus que le climat en général, n’est quelque chose d’immuable. Par exemple, depuis 20 000 ans, la terre s’est réchauffée d’environ 5°C. C’est le graphique 1.8.


D’autre part, l’augmentation de la température moyenne depuis 1880 n’a pas été uniforme. En examinant plus attentivement le graphique 1.1 on voit bien notamment qu’il y a eu, en gros, trois périodes. Une période de réchauffement assez rapide entre 1910 et 1940, puis un léger refroidissement entre 1940 et 1980, et enfin une nouvelle augmentation assez rapide depuis 1980. Or, l’influence exercée par l’homme sur le climat via les émissions de gaz à effet de serre est restée faible jusque vers 1950 (ces émissions étaient alors le quart de ce qu’elles sont aujourd’hui). La première période de réchauffement (1910-1940) a donc eu lieu sans qu’il soit possible de l’attribuer à l’activité humaine. Et la période de léger refroidissement (1940-1980) a eu lieu en dépit d’une augmentation rapide des émissions de gaz à effet de serre. Il existe donc des facteurs naturels de variation du climat, indépendants de l’action de l’homme, et dès lors la question essentielle n’est pas de savoir si la terre s’est réchauffée depuis 150 ans (la réponse est oui, sans équivoque) mais de savoir dans quelle mesure ce réchauffement peut être attribué à l’activité humaine.

Répondre à cette question est déjà beaucoup plus compliqué que de simplement mesurer les variations de la température à la surface de la terre (une opération loin d’être simple, pourtant).

Il est certain que la concentration de CO2 dans l’atmosphère a augmenté depuis 150 ans et que cette augmentation est due presque exclusivement à l’activité humaine. C’est le graphique 3.2. Par ailleurs, le CO2 est un gaz à effet de serre (c’est-à-dire qu’il retient une partie du rayonnement infrarouge émis par la terre) et il persiste très longtemps dans l’atmosphère, pendant des siècles. Cependant, cela n’autorise pas à affirmer, comme on peut le trouver par exemple sur un site du gouvernement français censé expliquer ce que sont les gaz à effet de serre : « L’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère se traduit par une hausse de sa température. » Cette équation simple serait vraie si et seulement si toutes choses étaient égales par ailleurs. Mais le climat est une chose si complexe qu’il est extrêmement difficile d’être sûr que « toutes choses sont égales par ailleurs », et donc d’affirmer que l’activité humaine est la cause principale du réchauffement observé.

Il serait d’autant plus téméraire d’affirmer que le réchauffement qui s’est produit depuis 150 ans est attribuable essentiellement à l’homme que certaines activités humaines augmentent l’albedo de la terre (c’est-à-dire sa capacité à réfléchir le rayonnement solaire), et donc contribuent à la refroidir. Par exemple les aérosols, produits notamment par la combustion du charbon, ou bien la déforestation ont un tel effet réfrigérant.

La graphique 2.4 illustre l'ensemble des influences humaines et naturelles sur le climat (que l’on appelle des « forçages »). Le graphique montre également à quel point nous sommes dans l’incertitude quant à l’ampleur de ces forçages. Alors que les effets du CO2 et des autres gaz à effet de serre sont connus à 20 % près, l'incertitude quant à l'influence refroidissante des aérosols d'origine humaine est beaucoup plus grande, ce qui rend le forçage total d'origine humaine incertain à 50 %. En d'autres termes, le mieux que l'on puisse dire est que l'influence humaine nette actuelle se situe très probablement entre 1,1 et 3,3 W/m2 (Watts par mètre carré). Sachant que l’énergie solaire absorbée par la terre est en moyenne de 239 W/m2.

Les influences humaines correspondent donc à environ 1% de l’énergie qui circule dans le système climatique. Comme l’explique Koonin : « Pour les mesurer utilement, ainsi que leurs effets, nous devons observer et comprendre les grands blocs du système climatique (les 99 % restants) avec une précision supérieure à 1 %. Les petites influences naturelles doivent également être comprises avec la même précision, et nous devons être sûrs qu'elles sont toutes prises en compte. Il s'agit d'un défi énorme dans un système pour lequel nous disposons d'un nombre limité d'observations pendant un temps limité, et au sujet duquel nos incertitudes sont encore grandes. »

Ce dont nous sommes sûrs, c’est que les influences humaines sur le climat se sont accrues ces dernières décennies et vont continuer à s’accroitre, à moins que l’humanité retourne collectivement à l’ère préindustrielle. Au-delà commence le domaine de la spéculation.  

LES MODÈLES CLIMATIQUES

Essayer de réduire cette incertitude est le rôle des fameux « modèles climatiques ». Ces modèles sont des programmes informatiques qui tentent de simuler l’évolution du climat. C’est sur les prédictions recrachées par ces modèles que se fondent l’essentiel des discours, et des actions, publiques concernant « l’urgence climatique ». « Les modèles du GIEC nous disent que, si la concentration de CO2 dans l’atmosphère augmente dans telle proportion, la température moyenne s’élèvera de tant, avec telles et telles conséquences catastrophiques. » : voilà à peu près ce que l’on peut entendre régulièrement dans les médias et dans la bouche des décideurs politiques.

Malheureusement, modéliser le climat de la terre et prédire son évolution de manière suffisamment précise et assurée pour justifier des actions publiques de grande ampleur est une tâche horriblement complexe, que nous sommes encore très loin de savoir réaliser. Il ne saurait être question d’exposer ici l’ensemble des difficultés auxquelles se heurtent les modélisateurs, mais quelques notions basiques peuvent aider à comprendre l’ampleur herculéenne du défi.

Les modèles informatiques commencent par recouvrir l'atmosphère terrestre d'une grille tridimensionnelle, généralement composée de dix à vingt couches empilées au-dessus d'une grille de surface composée de carrés de 100 km de côté. Il y a une grille différente pour la surface de la terre et pour les océans, au total environ un million de carrés tridimensionnels pour la terre et cent millions pour les océans. Une fois la grille en place, les modèles informatiques utilisent les lois fondamentales de la physique pour calculer comment l'air, l'eau et l'énergie présents dans chaque carré à un moment donné se déplacent vers les cases voisines de la grille à un moment légèrement ultérieur. Et l’opération est répétée des millions de fois.

Le principe est très simple mais, pour que la simulation ait un sens, il faut déjà connaitre les conditions initiales du système avec suffisamment de précision, c’est-à-dire les données atmosphériques pertinentes pour chaque carré – humidité, température, vent, etc. Or, même à l’heure actuelle, avec tous nos systèmes sophistiqués d’observation, nous ne disposons pas de ces informations. Par ailleurs, les modèles traitent chaque carré tridimensionnel comme une unité : la température, l’humidité, etc. sont censées être uniformes dans chacun d’eux. Or, dans la réalité, cela n'est pas le cas et beaucoup de phénomènes climatiques importants se déroulent à une échelle inférieure à celle des carrées. Nous pourrions bien sûr réduire la taille des carrées, mais cela se traduirait par une augmentation inacceptable du temps de calcul. A titre d’exemple, une simulation avec des carrés de 100km de côté met à peu près deux mois à être complétée ; avec des carrés de 10km de côté elle demanderait plus d’un siècle. Ou alors nous aurions besoin d’avoir des supercalculateurs mille fois plus puissants que ceux actuellement disponibles pour qu’elle prenne toujours deux mois.

Bref, les modèles climatiques, malgré leur sophistication et l’énorme puissance de calcul qu’ils exigent, restent très grossiers comparés à la réalité qu’ils sont censés décrire. Les rapports du GIEC présentent les moyennes des résultats de nombreux modèles élaborés par des équipes de recherche un peu partout dans le monde. Mais ces résultats « moyens » cachent le fait que, au niveau de précision requis pour mesurer l’effet des activités humaines sur le climat, ces modèles parviennent à des résultats qui non seulement diffèrent considérablement les uns des autres mais qui diffèrent aussi des observations empiriques. Et, qui pis est, plus les modèles gagnent en sophistication, plus ces divergences s’accroissent. Comme l’écrit Steven Koonin : « Le fait que l'écart entre leurs résultats s'accroît est une preuve qui vaut n’importe quelle autre que la science est loin d'être catégorique. »

Un signe frappant de l’inadéquation des modèles climatiques est leur incapacité à reproduire correctement le passé. Lorsque les modélisateurs font tourner leurs modèles en prenant, par exemple, pour point de départ l’année 1900, les résultats qu’ils obtiennent ne correspondent pas à ce que nous savons de l’évolution du climat depuis cette date. Le graphique 4.5 permet de visualiser cette divergence entre la dernière génération de modèles (CMIP6) et la réalité. Mais comment pouvons-nous nous fier pour prédire l’avenir à des modèles qui sont incapables de reconstruire correctement le passé ? La réponse est évidemment que, à l’heure actuelle et sans doute pour encore longtemps, nous ne devrions pas nous y fier. Il est vraisemblable que la température moyenne de la terre va continuer à s’élever dans les décennies à venir. De combien, à quelle vitesse et avec quelles conséquences, personne ne le sait.


DEMAIN L’APOCALYPSE ?

Examinons maintenant l’affirmation si souvent répétée selon laquelle on observerait un accroissement des phénomènes climatiques « extrêmes » – tempêtes, canicules, sécheresses, inondations, etc., ce qui est censé être à la fois une conséquence du changement climatique induit par l’homme et un avant-goût de l’apocalypse climatique qui nous attend si nous ne nous amendons pas très vite.

Cette affirmation pourrait fournir une parfaite illustration à l’adage de Locke, selon lequel pour la plupart des gens la répétition tient lieu d’argument, car les données météorologiques dont nous disposons, et qui remontent pour certaines à plus d’un siècle, ne montrent aucun changement significatif concernant la plupart des phénomènes « extrêmes ».

Les tempêtes par exemple (que l’on appelle cyclones, typhons, ou ouragans en fonction de l’endroit où elles se produisent). Les zones de basse pression qui deviennent des ouragans résultent de l'évaporation de l'eau à partir d'une surface de mer chaude ; cette eau libère ensuite de la chaleur en se condensant dans l'atmosphère. On pourrait donc s'attendre à une augmentation constante de l'activité des ouragans à mesure que la surface de la mer se réchauffe. Cependant, jusqu’à maintenant, les observations disponibles ne viennent pas corroborer cette hypothèse. Il est vrai que les dégâts causés par les ouragans, eux, augmentent, mais cela s’explique par l’augmentation de la population et l’augmentation des constructions sur les littoraux, pas par l’augmentation du nombre ou de la violence des ouragans.

Le cas des Etats-Unis illustre bien cela. Ce pays est celui qui compte le plus grand nombre annuel de tornades. Ces tourbillons de vents extrêmement violents et qui peuvent être particulièrement destructeurs se produisent le plus fréquemment au printemps, le long d'une bande appelée "tornado alley" qui s'étend du nord du Texas jusqu'au Dakota du sud. Elles sont très bien répertoriées, et classées sur une échelle dite Échelle de Fujita Améliorée, qui va de EF0 pour les plus faibles à EF5 pour les tornades les plus fortes. Or, ce que montrent les observations aux Etats-Unis c’est que, depuis les années 1950, le nombre de tornades supérieures ou égales à EF1 n’a guère changé mais que le nombre de tornades supérieures ou égales à EF3 a diminué. C’est le graphique 6.6.

De même en ce qui concerne les inondations ou les canicules, rien ne permet d’affirmer que ces évènements extrêmes soient globalement plus fréquents ou plus sévères aujourd’hui, en dépit de ce que l’on peut entendre régulièrement dans les médias. Il existe parfois des tendances régionales, mais sans qu’il soit possible de distinguer ce qui pourrait être attribué à l’activité humaine et ce qui relève de la variabilité naturelle de ces phénomènes. A titre d’exemple, le graphique 7.11 montre ce qu’il en est pour la Californie.

Et qu’en est-il des épisodes de canicule, que l’on nous annonce plus sévères et plus fréquents à mesure que la température moyenne de l’atmosphère s’élève ? Bien que le rapport entre les canicules et le réchauffement climatique semble évident, le climat est une chose trop complexe pour que la causalité puisse être aussi directe. Aux États-Unis, par exemple, qui disposent de données météorologiques très complètes et très précises sur une longue durée, les records de basses températures sont effectivement devenus moins fréquents, mais au moins jusqu'en 2018 les records de températures élevées quotidiennes n'étaient pas plus fréquents qu'il y a un siècle. C’est le graphique 5.5. C’est la diminution du nombre de jours très froids dans l’année, et non l’augmentation du nombre de jours très chauds, qui fait que nous entendons régulièrement : l’année 20… a été la plus chaude depuis trente ans, ou quarante ans, etc. Un climat qui se réchauffe ne signifie pas nécessairement un climat qui devient plus torride, cela peut aussi être un climat qui devient plus doux, et c’est plutôt ce qui s’est produit jusqu'à maintenant.

Et l’élévation du niveau des mers ? N’est-ce pas un fait avéré et le changement climatique ne va-t-il pas avoir pour conséquence l’engloutissement progressif de vastes terres habitées, ainsi que la multiplication dramatique des « réfugiés climatiques » chassés de chez eux par la montée des eaux ?

Le raisonnement est simple : qui dit réchauffement climatique dit fonte des grands glaciers et qui dit fonte des grands glaciers dit élévation du niveau des océans. Mais, une fois encore, le raisonnement est trop simple. Ce dont nous sommes raisonnablement sûrs, c’est qu’en effet le niveau des océans s’élève… depuis près de 20 000 ans. C’est le graphique 8.2. 

En ce qui concerne le dernier siècle, la montée des eaux semble plus rapide depuis quelques décennies. Pour les trois dernières décennies, la moyenne a été de plus 3mm par an, ce qui est supérieur à la moyenne depuis 1880, qui est de 1,8mm par an. C’est le graphique 8.3. Cependant, ces moyennes cachent des variations décennales importantes, par ailleurs les valeurs absolues restent faibles et ne présagent nullement d’une catastrophe, et enfin nous ne savons pas ce qui est attribuable à l’activité humaine dans cette élévation du niveau des mers. Comme le résume Koonin :  « Il y a peu de doute qu'en contribuant au réchauffement, nous avons contribué à l'élévation du niveau de la mer, mais il existe peu de preuves que cette contribution a été ou sera significative, et encore moins désastreuse. »


On le voit, les prophéties d’apocalypse climatique relèvent plus de la science-fiction que la science. Jusqu’à maintenant, rien ne nous permet d’affirmer que les conséquences du changement climatique seront catastrophiques. Bien plus, les travaux du GIEC eux-mêmes parviennent à la conclusion que l’impact économique global du changement climatique devrait être négligeable, à toutes fins utiles. Les estimations sont de l’ordre de -3% d’ici 2100 pour une élévation de température de 3°C. C’est à dire que le taux de croissance de l’économie mondiale sera inférieur de 3% à ce qu’il aurait dû être en l’absence de réchauffement, soit -0,04% chaque année. Avec un taux de croissance attendu de 2% par an, cela signifie donc que le taux de croissance annuel de l’économie mondiale serait de seulement… 1,96% si la température moyenne augmente de 3°C.

Bien sûr, ces prévisions économiques sont encore plus incertaines que les prévisions climatiques et devraient être accueillies avec encore plus de scepticisme. Mais le point important est que ce sont les prévisions du GIEC lui-même, le GIEC qui est censé être la voix de la Science selon les prophètes de l’apocalypse climatique. Si même le GIEC nous dit que le réchauffement climatique ne devrait pas avoir, pour l’humanité prise dans son ensemble, de conséquences économiques discernables, nous sommes sans doute fondés à estimer que « l’urgence climatique » est très surestimée.

QUE FAIRE ?

Est-ce à dire pour autant que nous devrions faire comme si de rien n’était ? Après tout, le réchauffement depuis plus d’un siècle est incontestable, de même que l’accumulation rapide des gaz à effet de serre dus à l’activité humaine, et s’il est faux d’affirmer que la seconde est la cause essentielle du premier, il serait imprudent de considérer que l’homme n’est pour rien dans ce réchauffement, de même qu’il serait imprudent de ne pas envisager que les conséquences pourraient devenir réellement déplaisantes si la température continue à s’élever.

Il ne semble donc pas déraisonnable d’essayer de faire quelque chose. Mais quoi ? Jusqu’à maintenant, la réponse pratiquement unique a été : diminuer les émissions de gaz à effet de serre. C’est l’objectif essentiel fixé par tous les « accords climatiques internationaux », à commencer par le dernier d’entre eux, l’accord de Paris, conclu en 2015. Le but final de l’accord est de maintenir l'augmentation de la température moyenne de la planète bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels (critère en lui-même passablement ambigu, mais passons). Le moyen choisit pour cela est d’atteindre la « neutralité carbone » pour le milieu du siècle. Cela signifie en pratique que les émissions de CO2 devraient totalement cesser d’ici 2050 (en laissant de côté la possibilité de retirer du CO2 de l’atmosphère, qui pour le moment n’apparait guère réaliste). Et pour que les émissions de CO2 tombent à zéro, l’humanité devrait totalement cesser d’utiliser des hydrocarbures d’ici trente ou quarante ans.

Mais quelle est la probabilité que l’humanité cesse, dans un délai si court, d’utiliser des hydrocarbures ? Les hydrocarbures ne sont pas utilisés sans raison : ils sont, encore à l’heure actuelle, la source d’énergie la plus concentrée et la plus souple d’utilisation dont nous disposions, or la demande d’énergie est destinée à s’accroitre considérablement dans les décennies à venir, pour des raisons démographiques et économiques. La population devrait dépasser les neuf milliards d’êtres humains d’ici 2050, et cette augmentation se produira presque exclusivement dans les pays dits en voie de développement, c’est-à-dire des pays qui aspirent ardemment, et légitimement, à élever substantiellement leur niveau de vie. La demande mondiale d’énergie devrait croitre de plus de 50% d’ici le milieu du siècle, alors même que les hydrocarbures fournissent aujourd’hui environ 80% de l’énergie que nous consommons. C’est ce que montre le graphique 12.2.

Il devrait donc être immédiatement apparent que la neutralité carbone est un objectif totalement chimérique. Le but fixé par l’accord de Paris est une impossibilité pratique et ne sera JAMAIS atteint, pour des raisons tellement évidentes qu’il ne devrait pas être nécessaire de les énumérer.

Nous pourrons sans doute diminuer nos émissions de gaz à effet de serre, au prix de grands efforts, et nous avons déjà commencé à le faire, mais, étant donné que le CO2 une fois émis ne disparait que très lentement, il est pratiquement certain que sa concentration atmosphérique va continuer à augmenter, et sans doute pour très longtemps encore. La contribution humaine au réchauffement climatique ne va pas disparaitre, elle va même augmenter à échéance prévisible.

Quelles autres possibilités avons-nous ?

Nous pourrions envisager la géo-ingénierie, c’est-à-dire de corriger les effets de nos émissions de gaz à effet de serre, par exemple en augmentant l’albedo de la terre (refroidissement) ou bien en retirant du CO2 de l’atmosphère. Contentons-nous de dire que, bien que théoriquement possibles, ces solutions paraissent à l’heure actuelle aussi peu envisageables en pratique que la neutralité carbone.

Dès lors, une seule possibilité parait s’offrir à nous : l’adaptation. Nous devrons nous adapter à un changement climatique qui va se poursuivre. Cette perspective ne devrait pas nous effrayer outre mesure. D’une part nous avons vu que rien n’indique que ce changement sera le bouleversement que l’on nous prédit. D’autre part, l’être humain s’est déjà adapté à quantité de conditions plus exigeantes que celles que nous laisse entrevoir l’actuel modification du climat. L’homme vit dans les montagnes aussi bien que dans les déserts, sous les tropiques aussi bien que près des pôles, il vit depuis des temps immémoriaux dans des régions soumises à de terribles tremblements de terre, à des pluies diluviennes, à des inondations gigantesques, à des sécheresses épouvantables, et presque partout il a réussi non seulement à survivre mais à prospérer. L’homme s’adaptera à l’actuel changement climatique, comme il s’est adapté à ceux qui ont précédé, il possède pour cela des ressources immenses, matérielles et intellectuelles. L’humanité a vu bien pire.

En vérité, nous devrions savoir que le pire ennemi de l’homme n’a jamais été la nature, mais l’homme lui-même. Depuis qu’il est présent sur la terre, l’homme a exterminé et tourmenté ses semblables avec une férocité et une efficacité qui surpasse de très loin tous les maux que la nature peut nous infliger. Ce que Steven Koonin ne dit pas, mais que son livre laisse entrevoir, c’est que nous avons bien plus à craindre de nos réactions au changement climatique que de ce changement lui-même. Dans les pays occidentaux, la cause de « l’urgence climatique » a pris des proportions fantastiques et tient désormais du fanatisme religieux ; un fanatisme qui semble avoir gagné tous les peuples et tous les gouvernements et qui les pousse à prendre des décisions de plus en plus irrationnelles et de plus en plus autoritaires. La liberté, la science et la prospérité sont des biens précieux, mais fragiles, et que nous allons peut-être détruire sous l’emprise de peurs largement imaginaires. « S’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds », écrivait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Voilà ce qui devrait nous inquiéter très sérieusement aujourd’hui.